Nouvelle Calédonie
  • Par Charlie Réné | Crée le 09.11.2018 à 06h47 | Mis à jour le 09.11.2018 à 14h45
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    La campagne du référendum a été rythmée par des sondages donnant au « non » une très nette avance dans les intentions de vote. Bien plus nette que dans les scores de dimanche dernier. De quoi peser sur la mobilisation ? Beaucoup le pensent. Les sondeurs, eux, tentent de mesurer et d’expliquer les écarts observés.

    Le « oui à la peine » et « le Non très loin devant», «l’enterrement», voire même « l’immolation » du projet indépendantiste… Ces prédictions d’élus ou de quidams, dans les médias ou sur les réseaux sociaux, ont rythmé la campagne référendaire. Avec à chaque fois, la même référence : les sondages. Entre avril2017 et septembre 2018, six enquêtes ont été réalisées sur le référendum du 4 novembre, par trois instituts différents.

    À chaque fois, c’est une confortable avance du non qui ressortait des intentions de vote. Le maintien dans la France s’est effectivement imposé dans les urnes, mais c’est dans les proportions que le bât blesse. Si les indépendantistes ont, publiquement du moins, martelé pendant des semaines que « les sondages ne reflètent pas la réalité », les partisans du non qui voyaient leur effectif gonfler d’enquête en enquête, prévoyaient à voix haute une victoire éclatante, beaucoup misant sur 70% de votes favorables, soit le haut de la fourchette. Raison pour laquelle les 56,7% du non ont fait l’effet d’une douche froide dimanche soir. Depuis, élus et militants loyalistes n’épargnent pas «les sondages qui se sont plantés ». Voire pire : « Qui nous ont trompés »

    Pas de quoi démonter les responsables des instituts, qui rappellent les fondamentaux de leur travail. « Un sondage, ça mesure l’opinion à un instant T» , insiste Chantal Hillairet. « Beaucoup de personnes ne pouvaient pas être comptabilisées dans les enquêtes en août parce qu’elles ne savaient pas si elles pouvaient voter ou pas, assure la patronne d’I-Scope. Ces personnes ont reçu leur carte d’électeurs et se sont peut-être intéressées à la campagne dont les dernières semaines ont été déterminantes ».

    Les dernières semaines de campagne ont été déterminantes

    Entre les derniers sondages et le « jour J », le FLNKS aurait donc réussi à engendrer un bond de mobilisation? « On ne peut que constater qu’ils ont fait une bonne campagne », répond Stéphane Renaud. Pour le responsable de Quid Novi, la méthodologie, similaire entre les instituts locales ou nationales et « rigoureusement contrôlée » par une commission nationale, « n’est pas en cause ». La fréquence, oui. « S’il y avait eu 4 ou 5 sondages supplémentaires, on aurait pu voir l’inversion des tendances, d’ailleurs identifiables avec le dernier sondage réalisé par Harris Interactive », explique le spécialiste, dont l’institut d’étude, rattaché au groupe TNS - Kantar, a financé ses deux enquêtes sur fonds propres.

    Non qui manquent à l'appel, Oui de dernière minute

    Mais pas question de s’arrêter à ce constat : « On en doit plus au public », reconnaît-il. Dans un document détaillé publié sur son site, Quid Novi estime à 18 000 voix l’écart entre les intentions de vote récoltées pendant la campagne et les scores du 4 novembre. Comment les expliquer ? D’abord l’effet de la participation aussi forte que prévue, mais répartie différemment. D’après Quid Novi, 1 100 votants de la côte Est, principalement des partisans du « oui » n’étaient pas attendus dans les bureaux, et au moins 2 900 manquaient à l’appel à Nouméa. «Ce sont des gens qui ont dit qu’ils allaient voter, et qui n’y ont pas été, reprend Stéphane Renaud. Mais il y a aussi eu une modification de vote : sans qu’il y ait de basculement total, une proportion de gens qui ne s’exprimaient pas pour le oui, ont mis ce bulletin dans l’urne ». Les proportions dépendent là encore des régions : 9% des voix exprimées dans le sud rural, 16% au nord ouest, 17% au nord est, 23 % sur les îles… Soit au total 13 359 personnes qui ont pu être « convaincues » par le camp du oui. Ou influencées par les sondages ? « Quand vous publiez un sondage, vous créez une distorsion, reconnaît Stéphane Renaud. Mais cet effet est difficile à calculer. On a bien compris qu’il fallait une sorcière à brûler. Mais attention à ne pas se cacher derrière son petit doigt ».

     

    « Les sondages ont clairement pesé » dans les résultats

    Gérard Reignier, Sonia Backès, Virginie Ruffenach et Gérard Poadja analysent le poids des sondages. Archives LNC

     

    Vainqueurs qui grimacent ou vaincus qui sourient… Des deux côtés de l’échiquier politique, l’écart entre les sondages et les résultats de dimanche ne passe pas inaperçu. Côté indépendantiste, le discours est plutôt direct. «On n’y a jamais cru, on a toujours dit que les sondages étaient biaisés, assure Gérard Reignier, un des responsables de la campagne FLNKS. On sait que les gens qui sont appelés au téléphone ont du mal à affirmer qu’ils vont voter pour l’indépendance. Il y a une méfiance naturelle : “qu’est ce que je risque à dire que je vais voter oui” ». C’est pourtant avec surprise que beaucoup d’électeurs pro-Kanaky ont appris les scores définitifs : « On nous dit “il ne faut pas croire les sondages”, mais quand il y en a trois qui disent la même chose…», commentait l’un d’eux, à Hienghène, lundi matin. La défaite promise a-t-elle aider à mobiliser ? « Peut-être que les sondages ont eu un impact sur les esprits combatifs, répond l’ancien secrétaire général de l’UC. Mais c’est surtout notre campagne, notre travail de terrain qui a payé »

    Des efforts qui n'ont pas été faits

    Côté loyaliste, l’« impact » des sondages est non seulement reconnu, mais parfois pointé du doigt. « Ils ont clairement pesé », appuie Sonia Backès. « Il y a la mobilisation indépendantiste, mais il nous manque aussi des voix loyalistes, 17 000 dans le Grand Nouméa, explique la chef de file des Républicains calédoniens. On ne peut pas parler de démobilisation, mais il y a peut-être des efforts qui n’ont pas été faits pour aller chercher certaines voix qui manquent ». Des efforts qui auraient été plus évidents avec des sondages moins confortables ? «Difficile à dire mais en tout cas, les sondeurs se sont trompés », répond Virginie Ruffenach pour qui l’État « se doutait de quelque chose ». « Le Premier ministre, quand il a répondu à Pierre Frogier quelques semaines avant le vote, avait exprimé sa méfiance vis-à-vis des effets d’annonce », note la secrétaire générale du Rassemblement - Les Républicains. Ce qui n’avait pas empêché Pierre Frogier, comme beaucoup d’autres, de tabler sur un « non massif », sur la base des sondages, mais aussi d’un « ressenti qui vient du terrain ». Excès de confiance ? « Il a bien fallu émettre des hypothèses », répond sobrement Virginie Ruffenach, qui assure que son parti « a toujours refusé de mettre des chiffres en avant ». « Il y a eu un excès de confiance chez tout le monde, reprend Sonia Backès. Mais à des degrés différents. Nous avions plusieurs fois appelé à se souvenir des fois où les sondages s’étaient trompés. Philippe Gomès a été beaucoup moins prudent ».

    Il est vrai que le chef de file de Calédonie ensemble a régulièrement assuré, sans l’ombre d’un doute, que « 7 Calédoniens sur 10 » allaient voter contre l’indépendance. « Il y a eu une mobilisation qui nous a tous étonnés, et, il faut bien le dire, une bonne campagne du FLN», explique Gérard Poadja, qui « personnellement n’a jamais cru au sondage ». Et pour qui la forte mobilisation indépendantiste résulte surtout d’une campagne loyaliste désunie. « Calédonie ensemble a fait la campagne seul » dans les tribus, appuie le sénateur. Tribus où, justement, les sondages étaient trop optimistes pour le camp du « non ».

     

    Repères

    Pour Macron les résultats risquent d’être interprétés comme un « oui, bientôt » ? « Fier » que la majorité des Calédoniens aient choisi la France, Emmannuel Macron a vu dans le vote de dimanche « une marque de confiance dans la République française, dans son avenir, et dans ses valeurs ». C’était en tout cas le message officiel du chef de l’État, probablement enregistré à l’avance, et diffusé dimanche soir après l’annonce des résultats au référendum. Pourtant la dernière édition du Canard enchaîné, paru mercredi en Métropole, prête au président une réaction différente en privé. Pour l’hebdomadaire satirique, Emmanuel Macron aurait déclaré que le niveau du « non » lors du scrutin de dimanche - 56,7% à l’issue des dernières corrections - était un « signal d’alerte » : « Ce "non" n’a rien d’un "non" franc et massif, retranscrit le Canard. Au contraire, il sera interprété comme un "oui, peut-être" ou comme un "oui, bientôt" ».

    « Ne pas se limiter aux résultats globaux »

    Pour Gérard Poadja, les scores plus importants que prévu du oui, dans le Nord, notamment, ne doivent pas faire oublier les bulletins non mis dans les urnes des tribus. « On se limite aux résultats globaux ou à ceux des villages, mais une dizaine, une trentaine de personnes qui votent non dans beaucoup de tribus, ça n’est pas un détail, insiste le sénateur. Il y a une pression énorme, je suis bien placé pour le savoir. Moi ces gens, je leur tire mon chapeau ».


    Commission

    Depuis 1977, la loi encadre les sondages pour qu’ils ne perturbent pas les scrutins. Une commission nationale a validé toutes les enquêtes menées sur le référendum.


    6 500

    C’est le nombre de Calédoniens qui ont été appelés par téléphone pour réaliser six sondages entre 2017 et 2018.


    Études

    Des chercheurs travaillent actuellement avec les instituts de sondage calédoniens sur la dynamique du vote du 4 novembre.


    « C’est la nature de ce vote qui leur échappe »

    Gérard Reignier, pour qui les loyalistes « croyaient sincèrement » à une défaite massive du oui.

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