Nouvelle Calédonie
  • Par Esther Cunéo | Crée le 14.03.2019 à 04h25 | Mis à jour le 14.03.2019 à 09h48
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    Des conventions signées entre le CHT et le secteur privé permettent d’assurer une continuité des soins, mais la surcharge de travail commence à se faire sentir chez les praticiens. Photo Cyril Terrien
    Résultat du numerus clausus instauré en 1971, la pénurie de médecins touche désormais le Caillou : une trentaine de postes sont vacants au CHT. La charge de travail se reporte sur le reste des équipes. Inquiets, les syndicats alertent sur la perte d’attractivité du secteur public, sévèrement concurrencé par le privé.

    Praticien hospitalier en imagerie médicale, en service de chirurgie orthopédique et traumatologique, en service d’oncologie, de pédiatrie, d’anesthésie, de cardiologie… La liste des postes vacants au CHT Gaston-Bourret est longue. Sur son site, sa page « offres d’emploi » compte aujourd’hui une trentaine de postes, pourvus au compte-gouttes, et souvent sur des CDD. « Les gens ont du mal à s’engager sur le long terme », reconnaît Dominique Cheveau, directeur du CHT, invoquant un « changement de mentalité », ou une forme d’attentisme lié à l’avenir institutionnel. Reste que le « turn-over » commence à peser sur le moral des équipes fidèles à l’établissement. « Moins on a de praticiens, plus ceux qui restent s’épuisent, et plus ils veulent partir » résume Jean-Michel Lévêque, secrétaire général du SMPH (syndicat des médecins et pharmaciens hospitaliers). Dans le Nord, on connaît bien la chanson. « C’est un réel problème, auquel on est régulièrement confronté » confie Marc Wete, directeur adjoint du CHN. La fermeture du service de pneumologie du Médipôle pendant quelques semaines, et plus récemment le départ annoncé des deux tiers des effectifs en radiologie, témoigne d’une tendance : la Nouvelle-Calédonie peine à retenir ses médecins.

     

    L’attractivité et la douceur de vivre de la Calédonie ne suffisent plus à nos jeunes confrères, devenus “bankable” sur le marché. 

     

    Phénomène mondial, la pénurie qui touche désormais le Caillou prend sa source en Métropole, où le nombre de praticiens en exercice baisse depuis 2010, alors que près du quart d’entre eux ont plus de 60 ans, selon l’Atlas de la démographie médicale. « L’attractivité et la douceur de vivre de la Calédonie ne suffisent plus à nos jeunes confrères, devenus ''bankable'' sur le marché, fait remarquer le secrétaire général du SMPHNC. On est très inquiet de l’épuisement du personnel qui a beaucoup donné avec le déménagement. L’offre de soin se tarit. »

    Réuni le 18 février, le SMPH a déploré « les conditions d’exercice et de rémunération, loin d’être aussi attractives qu’il y a vingt ans. » Photo E.C.

     

    L’ennui c’est que la demande poursuit sa progression, portée par le vieillissement de la population et la hausse des maladies chroniques. Pas de doute pour les blouses blanches, comme pour les pouvoirs publics : l’Hexagone atteint aujourd’hui les limites de la politique du numerus clausus (nombre maximum de places en médecine) mis en place dans les années 70. Oncologie, coronarographie, chirurgie du rachis (colonne vertébrale) : dans certaines spécialités rares, il y a beaucoup d’appelés et de moins en moins d’élus. « C’est un problème national, c’est gens-là sont précieux et donc chers, (…) mais nous venons de recevoir plusieurs dossiers de candidature dans certaines spécialités » rassure Michel Belec, inspecteur de santé publique à la Dass.

    Concurrence du privé

    Néanmoins pour le SMPH, il ne suffit pas de pourvoir des postes. « On a des médecins qui ont tous été assistants ou chefs de clinique, et qui ont une haute expertise dans certains domaines que l’on ne retrouve pas dans beaucoup de CHU. Ces gens-là, il ne faut pas les perdre », met en garde Pascale Rouhaud-Bruzzi. La présidente du syndicat met en cause notamment le rythme de travail dans le secteur public, tenu d’assurer une offre de soin H24. Comme le dépassement systématique des 39 heures (jusqu’à 48 heures), contre 35 en France. Un départ à la retraite avec 30 % du dernier salaire, contre 50 % en France, « alors que le coût de la vie là-bas n’est pas le même » signale la présidente. Mais le syndicat, comme la direction du CHT ou la Dass notent surtout la concurrence de poids du privé, où les rémunérations sont deux, à trois fois supérieures. Notamment en Métropole, où le marché se libéralise. « En radiologie par exemple, on peut vous demander jusqu’à 230 000 francs par jour, ce qui est strictement impossible à honorer dans le public » indique Dominique Cheveau. Incontournable, une refonte du statut de praticien, vieux de quinze ans, est sur la table.


    Quel bilan depuis l’ouverture de la première année ?

     

     

    Aux difficultés de recrutement s’ajoutent les perspectives de retour des étudiants calédoniens en médecine, pas aussi nombreuses que les départs. « Nous en avons une soixantaine pour lesquels nous devons absolument prévoir le retour » assène Claude Gambey, chef de cabinet de Valentine Eurisouké, en charge de la santé au gouvernement. Raison de plus pour le SMPH (syndicat des médecins et pharmaciens hospitaliers), de soigner l’attractivité du métier dans le secteur public. « Il faut pouvoir offrir une perspective d’avenir et de carrière aux futurs médecins calédoniens qui demandent à revenir au pays » abonde Pascale Rouhaud-Bruzzi. Au total, depuis l’ouverture de la Paces (première année commune aux études de santé) au campus de Nouville, 230 Calédoniens ont été admis en première année, dont 51 ont obtenu leur diplôme. Mais sur les 42 Calédoniens en poste, 27 exercent sur leur île natale. Un chiffre qui n’est pas tout à fait exhaustif, car d’autres Calédoniens sont en cours de formation en Métropole, sans être passés par la première année à Nouméa.

    Suppression du numerus clausus

    D’autre part, le suivi des étudiants en médecine n’est pas évident. « Leur orientation professionnelle et la durée de leur formation ne peuvent être connues avant la fin de leur sixième année, date à laquelle ils sont soumis à un examen classant national », note Michel Belec, inspecteur de santé publique à la Dass.

    Avec la réforme du numerus clausus fixé annuellement par filière et par université, la promotion 2019 sera la dernière. A bout de souffle, le système sera supprimé dès l’année prochaine. A l’UNC, où la Paces a vu le jour en 2002 en partenariat avec l’UPMC (université Pierre-et-Marie-Curie), la réflexion est également engagée. En France, le concours de fin de Paces serait remplacé par de classiques partiels, pour passer en 2e année de licence. La réforme doit justement permettre de créer des passerelles et des accès multiples aux études de santé. Ne disposant pas de faculté de santé, l’UNC devrait s’inscrire pour l’instant dans la mise en place d’une licence de biologie générale, option santé.

    Repères

    Des dispensaires malmenés dans le Nord

    Cible de vols, de saccages, ou d’agressions, les dispensaires de certaines communes du Nord du pays, sont malheureusement habitués aux faits divers. Mais le personnel est également soumis à des gardes de nuit périlleuses, se retrouvant régulièrement face à des personnes alcoolisées. Une fort mauvaise réputation qui alimente les difficultés de recrutement du personnel depuis maintenant quelques années. En réponse à ces actes de délinquance, la province Nord a décidé en février dernier de durcir le ton, et de fermer « jusqu’à nouvel ordre » les dispensaires de Canala, de Kouaoua et de Ouégoa.

    La Calédonie s’ouvre aux médecins étrangers

    Le 19 décembre dernier, le Congrès a adopté de nouvelles conditions d’exercice des professions de santé. Comme c’est déjà le cas en France, le texte permet à toute personne titulaire d’un diplôme de médecine délivré par un autre État que la France ou l’Europe d’exercer en Nouvelle-Calédonie. A condition bien entendu de maîtriser la langue française, notre système de poids et de mesures et enfin, de faire valider son diplôme par une agence régionale de santé métropolitaine via une convention.

    « Le Congrès a voulu emboîter le pas des pays modernes, en ouvrant à son tour, les portes du pays aux diplômés étrangers, commente Claude Gambey, chef de cabinet de Valentine Eurisouké. Ce que la France a fait dès la fin des années 80, quand la pénurie de médecins a commencé. »

     

    30 places

    Les étudiants calédoniens bénéficient de leur propre quota au concours de passage en 2e année de médecine, fixé en 2018 à 30 places, contre 7 en 2002.


    2025

    Le numerus clausus en Paces a beau voir ses quotas augmenter ces dernières années, atteignant aujourd’hui le nombre de 8 000, il faudra attendre 2025 pour en voir les effets.


    « On est très inquiet de l’épuisement du personnel qui a beaucoup donné avec le déménagement du CHT à Koutio. »

    Jean-Michel Lévêque, secrétaire général du SMPH

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