Nouvelle Calédonie
  • Par Olivier Poisson | Crée le 25.01.2019 à 06h36 | Mis à jour le 25.01.2019 à 06h36
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    Les fours de l’usine de Doniambo ne tournent plus à pleine puissance depuis le début de la semaine. La situation pourrait se compliquer encore si le stock n’est pas renouvelé rapidement. Photo Archives LNC Photo Archives LNC
    La SLN est empêtrée depuis des mois dans des problèmes de productivité liés à différents conflits sociaux. Les réserves de minerai sont au plus bas et font peser sur l’entreprise un réel risque industriel. Les discussions avec les syndicats, liées à la nécessaire baisse du coût de production, achoppent encore.

    Jusqu’ici, nombreux étaient encore ceux qui pensaient que le discours catastrophiste de la direction de la SLN, voire de la patronne d’Eramet, avait pour principal objectif de faire pression sur les syndicats dans le but avoué de gagner en productivité et, donc, en compétitivité. Le difficile passage aux 147 heures de travail par mois sur mine, et la possibilité de faire tourner les sites 21 heures sur 24 (contre moins de 17 heures auparavant) étant bien sûr au cœur de la guerre de tranchées que se mènent actuellement les dirigeants de la société et les syndicats CSTNC et USTKE (lire par ailleurs). 

     

    L’arrivée d’un cyclone pourrait être le coup de grâce pour la production de minerai.

     

    Mais en début de semaine, la nouvelle, particulièrement inquiétante, d’une baisse de la puissance des fours de Doniambo, de l’ordre de 150 mégawatts à 120 mégawatts, a jeté un grand froid. Concrètement, la SLN, qui ne dispose plus d’assez de minerai, essaye de limiter au maximum la production pour ne pas se retrouver à sec, l’arrêt d’un four signifiant tout simplement sa mort. Le début d’année est traditionnellement très compliqué pour la SLN, et, plus globalement, pour les mineurs. Cette période, souvent pluvieuse, limite beaucoup la production. Le roulage devient quasi inexistant sur une mine trop mouillée. C’est pour cette raison que la SLN essaye chaque année de disposer d’une réserve de 500 000 tonnes de minerai à Doniambo. De quoi produire pendant un mois et demi et de pallier les aléas climatiques.

    Mais 2018 est passée par là. Trois dépressions en début d’année, trois mois de blocage de la mine de Kouaoua et des grèves à répétition depuis novembre ont limité le renouvellement du stock qui avoisine aujourd’hui les 150 000 tonnes. De quoi alimenter les fours pendant tout juste quinze jours. La décision de baisser leur puissance va permettre de gagner une bonne semaine. Mais le problème est loin d’être réglé puisque les mines de Tiébaghi, de Népoui et de Thio produisent bien trop peu, notamment en raison des grèves, pour espérer la reconstitution d’un matelas suffisant de minerai. Quant au site de Kouaoua, qui tourne bien a contrario, il n’est d’aucun secours puisque la serpentine, toujours en réparation après avoir été incendiée à maintes reprises, ne pourra rien acheminer avant, au mieux, le mois de février.

    Obligée d'acher du minerai

    La SLN est donc obligée actuellement d’utiliser du minerai acheté, notamment aux petits mineurs. Mais les quantités restent incertaines, la qualité parfois moindre nécessite un savant travail de préparation, et les prix ne sont évidemment pas les mêmes que lorsque l’on s’approvisionne soi-même. Bref, les coûts de production explosent, ce qui est finalement le moindre mal pour le moment.

    Parce que si l’on parle du scénario du pire, la casse, y compris sociale, pourrait être bien plus importante si l’on en croit les discussions qui se sont tenues lors des comités d’entreprise qui viennent d’avoir lieu sur les différents sites miniers. 

    En effet, si le minerai n’arrive pas en quantité suffisante dans les prochains jours, il reste à la SLN la possibilité de diminuer encore un peu la puissance de ses fours. La phase suivante serait de faire tourner le four le plus ancien à « bain nu », c’est-à-dire sans minerai, mais sans l’arrêter. Le risque est cependant important de ne pas pouvoir le faire redémarrer. La survie de la SLN serait alors réellement menacée puisque la reconstruction d’un four coûte entre 12 et 24 milliards de francs selon différentes estimations, avec des travaux qui durent plus d’un an et demi. Autant dire qu’il serait impossible de reconstruire au vu des finances de la vieille dame.

    Ce serait alors la spirale infernale. Un four équivaut à une centaine d’emplois directs. Mais avec un four en moins, il faudrait aussi fermer une mine murmure-t-on du côté de la direction en visant à demi-mot Népoui.

    Le projet de centrale électrique, dont la Calédonie a besoin pour la SLN, mais aussi pour les autres consommateurs, deviendrait surdimensionné, et donc non viable.

    Mais le pire serait à venir puisque la SLN, avec deux fours, n’aurait tout simplement plus aucune chance de redevenir rentable.

    Pour l’heure, la direction de la SLN, qui ne veut pas s’exprimer avant la tenue d’un comité central d’entreprise dont la date n’est pas encore fixée, guette la météo. Parce que l’arrivée d’un cyclone, voire de simples dépressions tropicales, pourrait être le coup de grâce pour sa production de minerai, et donc pour son troisième four.


    « Il ne faut pas prendre le risque »

    Par Charlie Réné

    L’irrégularité des livraisons fait peser un risque sur l’usine. Archives LNC

     

    Ya-t-il un minéralier à quai ? À Doniambo, la question est quotidienne pour les salariés. «C’est sûr que le matin, on regarde la baie avec pas mal d’anxiété », lâche Eddy Coulon, du Soenc Nickel. Entre chaque livraison, « c’est un peu l’avenir de Doniambo qui se joue », renchérit Glenn Delathière, du SGTINC, le syndicat majoritaire à la SLN. De comité d’établissement en conversation informelle, après 20 jours de grève sur les centres miniers, tout le monde est parfaitement au courant des risques qui pèsent sur l’usine. La baisse de régime ? « On s’y attendait », pointe un militant. La mise à bain nu d’un four ? « Ça serait se tirer une balle dans le pied ». La fermeture d’un centre minier ? « On ne veut pas y penser ». Les licenciements et autres dépôts de bilan en fin d’année sont aussi évoqués. « Il y a des options avant tout ça, mais on suit les choses de près, explique Glenn Delathière. Il ne faut pas prendre le risque ».

    « Garder le cap ou négocier »

    Dans cette ambiance, le mouvement du CSTNC et de l’USTKE est largement dénoncé à Doniambo. Pas d’attaques frontales contre les grévistes, toutefois : on se limite à des appels « à prendre ses responsabilités » et « à se mettre autour de la table ». La direction « qui met la pression en dégainant des chiffres », tous les syndicats l’ont vécu. « Mais la situation est particulièrement difficile », reprend Glenn Delathière. Le SGTINC, comme le Soenc (et trois autres syndicats) ont signé l’accord contesté sur les 147 heures. Pas forcément de gaieté de coeur, mais « pas question de revenir dessus », en tout cas dans le principe. « Ça voudrait dire quoi ? Que 25% l’emportent sur 75% ?» interroge Eddie Coulon. «Discuter de certains points bloquants », à la rigueur. Mais pour le Soenc comme le SGTINC, « c’est à la direction de trouver des solutions ».

    Négocier, donc. À l’USTKE, cela semble être l’idée. « C’est le bureau confédéral qui a pris la main, explique Jean-Paul Fakatika, délégué par intérim à Népoui. Et ils attendent des réponses

    à leurs prises de contact ». Côté CSTNC, « on ne change pas de cap » pointe Arnold Delrieu.

     

    La responsabilité de cette situation, elle est à la direction. 

     

    Les 120 heures ont été négociées en début d’année, « sur proposition de la direction », et les deux syndicats ont, pendant plusieurs semaines, fait le «service après signature» sur le terrain. « Il doit s’appliquer ». Et tant pis si le tribunal, saisi en référé, a donné raison à la direction sur la validité de l’accord majoritaire, à 147 heures. « D’autres recours ont été déposés », justifie le délégué syndical. Quant aux risques évoqués à Doniambo, « ils ne sont pas complètement faux », reconnaît-il. « Mais la responsabilité de cette situation, elle est du côté de la direction ». La direction qui, après avoir fait la tournée des centres, comptait bien réunir un comité central d’entreprise cette semaine pour annoncer des mesures de sauvegarde de l’usine qui pourraient être prises. Sauf qu’Arnold Delrieu, le secrétaire du comité, a refusé de signer l’ordre du jour, dénonçant un « chantage » à la fermeture à Népoui. Pour la direction, cet accroc révèle surtout que le syndicat ne veut pas de discussions. Elle a assigné le secrétaire en justice mais n’espère pas pouvoir organiser de CCE avant début février.

     

    Repères

    Le plan SLN 2020 mal embarqué

    Le constat était simple : la SLN, pour redevenir rentable, devait faire baisser son coût de production à 4 dollars la livre à horizon 2020, un chiffre qui correspond à 60% de l’offre mondiale. En janvier 2018, la Vieille dame avait réussi à atteindre les 4,50 dollars la tonne. Malheureusement, ce coût de production est nettement remonté depuis le début de l’année dernière et fait prendre du retard au plan « SLN 2020 ». Les chiffres exacts seront communiqués le 20 février prochain par Eramet.

    Un prêt en bout de course

    En juin dernier, la SLN avait déjà utilisé 60% du prêt de 63milliards consenti par l’Etat. Les difficultés actuelles pourraient obliger la direction à l’utiliser entièrement avant la fin de l’année.

    Pertes

    En 2017, la SLN avait perdu un milliard par mois. Bernard Laflamme, son directeur général, espérait en milieu d’année dernière que les pertes seraient moindres en 2018 grâce à une remontée des cours du nickel. Mais il était nécessaire de rattraper le retard de production de 2 000 tonnes lié aux événements climatiques du début d’année. Depuis, le blocage de Kouaoua et les grèves sont passés par là. Réponse, là encore, en février pour un bilan qui s’annonce particulièrement morose.

    LME

    Le cours du nickel était hier à 11 610 dollars la tonne, soit un peu plus de 5,80 dollars la livre. Le coût « réel » de la production de la livre à Doniambo pourrait se situer en 2018 au moins un dollar au-dessus de cette somme.

     

    100 milliards.

    C’est la perte enregistrée par la SLN depuis le début des exercices déficitaires, en 2011.


    57 000 tonnes.

    Il s’agit de la prévision de production pour 2018. Les chiffres réels devraient être bien en deçà de cet objectif.


    « C’est à la direction et aux grévistes de sortir du conflit, pas aux autres syndicats de régler des comptes.» 

    Un militant SGTINC à Doniambo.

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