Nouvelle Calédonie
  • Par Yann Mainguet / yann.mainguet@lnc.nc | Crée le 12.07.2019 à 06h35 | Mis à jour le 12.07.2019 à 06h35
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    Cette possibilité de l’ouverture d'une procédure de sauvegarde court à Doniambo depuis quelques semaines. Photo Archives LNC
    Les difficultés financières de la SLN sont réelles, même très préoccupantes pour la survie de la société. Réunis à la fin du mois, les administrateurs du groupe Eramet pourraient demander l’ouverture d'une procédure de sauvegarde auprès du tribunal de commerce. Une hypothèse forte. Cette mesure n’est pas anodine.

    Situation de la SLN. En quelques mots, telle est l’inscription à l’ordre du jour du conseil d’administration d’Eramet prévu le mercredi 24 juillet à Paris. Cette séance officielle autour de la PDG Christel Bories peut engager la filiale de Nouvelle- Calédonie dans une tout autre dimension vu la gravité des comptes. La SLN continue à perdre un milliard de francs par mois. Intenable. Selon ses hypothèses, l’industriel aura épuisé la totalité du prêt Eramet-Etat de 63 milliards de francs probablement mi-2020. En avril, il restait 13 milliards à peu près en caisse. Indicateur clé et inquiétant dans le cas présent, le prix de revient se situerait à 5,80 dollars US la livre de nickel hors investissements et remboursement de la dette. Trop haut, beaucoup trop haut, quand le cours du métal atteint cette semaine les 5,70 dollars US.

    Pour la PDG d’Eramet Christel Bories, « on ne peut pas avoir une SLN en faillite tous les cinq ans ». Photo Archives LNC

     

    La SLN a affiché, pour l’exercice 2018, une perte de 10,7 milliards de francs, et est partie pour accuser à l’issue de l’année un huitième déficit d'affilée.

    L’urgence sonne, tant à Doniambo qu’au siège d’Eramet à Paris. Car, sans réaction, un risque majeur peut apparaître l’an prochain : la cessation des paiements.

    Le comité d’audit va donner le la. 

    Les administrateurs du groupe tricolore, conscients de la menace et respectueux des délais légaux, entendent traiter la question à la fin du mois selon nos informations. Deux options sont sur la table.

    Moyen de pression ?

    Première possibilité, les actionnaires privés du groupe tricolore remettent de l’argent dans l’outil SLN. Cette voie susciterait déjà, bien évidemment, un débat animé entre ces acteurs. L’Etat aurait atteint, lui, les limites de son engagement financier dans ce contexte morose. Seconde piste, la plus probable, le comité d’audit, présidé par un administrateur indépendant et réuni peu avant le 24 juillet, pourrait préconiser au conseil d’administration d’Eramet la saisie du tribunal de commerce de Nouméa en vue de déclencher une procédure de sauvegarde. Et ce, afin de protéger la société, les créanciers, construire un plan, en clair, laisser une chance à l’entreprise de se redresser... Devant un cash brûlant rapidement, la Société-Le Nickel serait, en outre, accusée de ne pas avoir pris de précaution. D’après un observateur avisé, « le comité d’audit va donner le la ».

    Et il pourrait ne pas y avoir d’autre choix que de saisir le tribunal de commerce et d’ouvrir une procédure de sauvegarde face à des perspectives de redressement assombries.

    Le plan de sauvetage de la SLN contient trois volets. La réduction à court terme du prix de l’énergie n’est pas validée, l’industriel espère « pouvoir aboutir à un traitement rapide du sujet » avec le nouveau gouvernement.

    Deuxième levier, l’autorisation a été accordée pour céder 4 millions de tonnes humides de minerai par an sur dix années au Japon et à la Chine. Le président de la province Nord, Paul Néaoutyine, a néanmoins déposé un recours en juin contre l’arrêté de l’exécutif. Enfin, le point du temps de travail est réglé, mais, comme pour le renforcement des exportations, l’effet sur les comptes n’est pas instantané. Par ailleurs, les perspectives sur le cours du nickel sont moyennes.

    Cet éventuel déclenchement de la procédure de sauvegarde est aussi, au regard d’experts, un moyen de pression sur le gouvernement local et sur l’Etat pour réviser le prix de l’électricité. Dans ce contexte lourd, des politiques comme des employés s’interrogent : « L’actif calédonien est-il toujours une priorité d’Eramet ? » Une préoccupation technique est connue : un four, le FD11, atteindra sa fin de vie autour de 2024-2025.


    « On n’est pas à l’abri d’un dépôt de bilan »

    Le SGTINC a planté des banderoles à l’entrée de Doniambo, « ça commence à bouillir ». Photo Thierry Perron

     

    Au cœur de conflits sociaux ou de la campagne des élections provinciales, les difficultés de la SLN ont une résonance majeure en Nouvelle-Calédonie. Dans les couloirs de partis politiques et d’organisations économiques, les interrogations pleuvent. Certains pointent « le manque d’éclairage sur la réelle stratégie » de la Société-Le-Nickel. Tandis que d’autres, plus graves, évoquent l’avenir incertain.

    Eramet développe des projets au Gabon, en Indonésie ou encore en Argentine. Alors « le groupe est-il sur le point de lâcher la SLN en Nouvelle-Calédonie ? Un actif trop coûteux, peu réformable, à ses yeux ? »

    À Doniambo, l’ambiance est plombée, « pas terrible » déplore Léonard Wahmetu, de l'USTKE. Les salariés ont fourni beaucoup d’efforts, « on a perdu des emplois, on a arrêté l’atelier Bessemer » dédié à la fabrication de mattes de nickel... « mais il n’y a pas de résultat. L’outil de production n’est plus à la hauteur de l’enjeu ».

    La pensée d’Eddy Coulon, du Soenc Nickel, rejoint cet avis. Des programmes de compétitivité ont été instaurés, le plan de sauvetage est actionné. « On a tous fait ce que l’on pouvait en interne. On est même en sous-effectif à Doniambo », signale le syndicaliste. Toutefois, « la situation est critique ».

    Préavis de grève

    Le SGTINC monte au front. La formation a déposé un préavis de grève vendredi. Des banderoles colorent désormais l’entrée de l’usine. En cause ? « Il y a des problèmes importants, de vrais problèmes d’accompagnement, suite à la mise en place des 147 heures », le nouveau régime horaire sur mines.

    Germain Djawari, porte-parole du SGTINC, pointe ensuite « des soucis au niveau de l’emploi local et d’embauches ». Bref, « on ne comprend pas certaines décisions ».

    On a tous fait ce que l’on pouvait en interne. 

    Devant ce tableau, l’hypothèse d’une saisie du tribunal de commerce et d’une ouverture d'une procédure de sauvegarde est prise avec circonspection. Cette possible mesure, « c’est ce qui se dit », glisse Eddy Coulon. « On est toujours dans l’incertitude ». Pour la CSTNC, « cela fait pas mal de mois que l’on nous parle de cette possibilité »,note Arnold Delrieu. D’ailleurs, « on n’est pas à l’abri d’un dépôt de bilan : ce serait catastrophique ». Cette procédure de sauvegarde, « a-t-on vraiment le choix ? » observe Germain Djawari qui évoque un climat bien lourd dans les équipes de la SLN. La filiale d’Eramet historique en Nouvelle-Calédonie, premier employeur privé du pays, balance entre inquiétude et manque de visibilité, selon les syndicalistes.


    « Il faut rester motivés »

    Juge Eddy Coulon, mais « on ne sait pas où on va ». « On attend, inquiets » poursuit Arnold Delrieu, « impossible de dire ce qu’il va se passer ».


    Gain.

    L’objectif est d’obtenir un gain de 1,30 dollar US la livre de nickel sur le cash-cost en 2021 à la SLN. Atteindre donc un coût de production réel de 4,50 dollars US la livre.


    1,30 dollar ?

    Le programme d’export permettrait de procurer un gain de 0,60 dollar US la livre, de 0,45 dollar sur la productivité, et de 0,25 dollar sur le coût de l’énergie.


    « Notre objectif est de pousser constamment la création de valeur dans toutes nos activités. »

    Christel Bories, PDG du groupe Eramet.

     

    Repères

    La procédure de sauvegarde

    Une entreprise qui rencontre des difficultés économiques peut faire la demande d'ouverture d'une procédure de sauvegarde. Cette procédure permet de maintenir les emplois, d'assurer l'apurement du passif et la réorganisation de l'entreprise, note sur son site web la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Paris Ile-de-France. Le tribunal rend un jugement d'ouverture dans lequel il désigne le jugecommissaire mais aussi deux mandataires de justice : un mandataire judiciaire qui a seul qualité pour agir au nom et dans l'intérêt collectif des créanciers ; un administrateur judiciaire chargé de surveiller le débiteur dans sa gestion ou de l'assister dans ses actes de gestion.

    La procédure permet au débiteur d’élaborer un projet de plan avec ses principaux créanciers (financiers et fournisseurs) dès le stade de la conciliation.

    Le comité d'audit

    Composé de six membres, le comité d’audit a pour mission, sous la responsabilité du conseil d’administration d’Eramet, en matière d’audit et de risques, d’assurer le suivi : du processus d’élaboration de l’information économique et financière, de celui de l’efficacité des systèmes de contrôle interne et de gestion des risques ou encore de celui du contrôle légal, exercé par les commissaires aux comptes, des comptes annuels et, le cas échéant, des comptes consolidés de la société.

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