Nouvelle Calédonie
  • Charlie Réné | Crée le 13.07.2018 à 04h25 | Mis à jour le 13.07.2018 à 10h14
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    Patrick Banuls, « inventeur » de l’Aventure, sur l’épave en 1975. En bas à gauche, un navire semblable à l’Aventure. Photo D.R.
    Sciences. Fouilles, cartographie, collecte de patrimoine : Fortunes de Mer et Arkéotopia se sont associées pour explorer l’histoire de cette magnifique corvette échouée en 1855 au nord de l’île des Pins.

    La houle et le temps ont beau ronger les épaves, les naufrages, eux, restent souvent gravés dans la mémoire collective. A l’île des Pins, ce sont même les cartes qui conservent de précieux souvenirs : le récif de l’Aventure, au nord-est de l’île, a pris le nom de la corvette de guerre qui s’y est échouée le 28 avril 1855. À bord de ce navire presque neuf, un des fleurons de la marine française, le premier gouverneur français envoyé en Nouvelle-Calédonie, Eugène du Bouzet, accompagné de 255 marins, militaires et notables. Tous sont sortis sains et saufs du naufrage, se réfugiant à terre pour quelques jours ou quelques semaines. Pas de drame cette nuit-là, donc, mais une histoire qui a marqué l’Histoire. C’est pour mieux la raconter qu’une mission menée par les Calédoniens de Fortune de mer (FDM) et les métropolitains d’Arkéotopia a été lancée hier.

    Épave « Inventée » en 1975

    Après les cérémonies coutumières, les deux associations, qui travaillent sous l’égide de la province, commenceront donc un travail de fouilles, ou du moins de repérage, de photographie et de cartographie, à terre comme en mer. Le tout sur un site qui évoque difficilement le cauchemar d’un naufrage : en face du récif de l’Aventure étincelle la plage d’Oupé, accessible seulement en traversant une forêt qui s’étend jusqu’à la baie d’Oro. C’est pourtant bien là en 1975, que Patrick Banuls, alors commandant de la Dunkerquoise, avait redécouvert l’épave et réalisé un premier inventaire. « J’avais réussi à me faire missionner pour trois jours, une tâche plutôt sympathique, sourit aujourd’hui le retraité de la Marine nationale, qui a donné à Arkéotopia l’envie d’approfondir ses recherches. Si on l’a trouvé vite, c’est que les gens du coin nous ont indiqué l’endroit avec précision ». Une ancre, un petit canon, divers objets mineurs… Dans cette zone riche en corail et battue par les vagues, l’épave est à peine visible et les artefacts ramenés à la surface, peu nombreux.

    Partie intégrante de l’île
    « On sait qu’on ne remontera pas beaucoup plus d’objets, il y en a peu, précise Philippe Houdret, le président de FDM. Beaucoup de choses ont été récupérées lors du naufrage par la Royale, et peut-être plus tard par d’autres gens. C’est aussi ça qu’on essaie de comprendre ». Car comme le présume Jean-Olivier Gransard Desmond, « l’Aventure fait partie intégrante de l’île des Pins ». « Il y aurait des traces fortes dans la tradition orale, il y a eu des objets pris sur l’épave ou échangés entre les locaux et les rescapés qui ont servi dans la coutume, précise le président d’Arkétopia, c’est là dessus qu’on va travailler ». 
    L’équipe restera sur place jusqu’au 22 juillet. « On aimerait que les habitants de l’île continuent ce travail, mènent de vraies fouilles, reprend le président d’Arkéotopia. C’est vraiment une histoire où se croisent les gens et les générations, et elle peut intéresser bien plus loin que la Nouvelle-Calédonie. »

    Savoir +
    Une conférence sur cette mission doit avoir lieu au musée Maritime le 2 août à 18 heures.

     

    Le premier gouverneur, échoué sur une plage de Kunié

    Eugène du Bouzet, officier réputé qui avait voyagé avec Bougainville et d’Umont d’Urville, est le premier à recevoir le titre de gouverneur des établissements français d’Océanie. C’est donc avec des ordres capitaux pour la colonie naissante qu’il arrive, à bord de l’Aventure à Port-de-France, futur Nouméa, en janvier 1855. Après plusieurs semaines de travail (cartographie des ressources de l’île et lieux d’implantations potentielles, fortifications…), il réembarque en avril vers Tahiti, en faisant un détour par Maré. La météo interdit tout débarquement : face au vent, l’Aventure tire un bord vers l’île des Pins, « dont la position n’est pas encore bien déterminée » comme le relève Chris Angibous-Esnault, d’Arkétopia. Malgré le temps clair, le navire se retrouve face à une ligne de brisant peu après deux heures du matin. « La vigie crie, de la vergue de misaine : ‘‘rochers par babord’puis : ‘‘rocher par tribord’puis : ‘‘laisser porter’et, en laissant porter, l’Aventure achève de grimper sur l’extrémité d’un plateau de Corail », écrit le médecin de bord. Les mâts sont coupés, certains canons jetés par-dessus bord, mais rien n’y fait : le gouvernail se brise, la corvette s’allonge sur le flanc. Si du Bouzet n’a pas été condamné en conseil de guerre, c’est du fait de sa solide réputation et, surtout de la réussite de l’évacuation du navire, qu’il sera le dernier à quitter. Sur la plage d’Oupé, les 255 rescapés reçoivent, dans les jours qui suivent, un accueil hospitalier de la part des Kunié, d’un résident anglais, et d’un missionnaire. La faim se fait tout de même sentir. L’évacuation se fera une dizaine de jours plus tard, mais une quarantaine de soldats restera sur place pour récupérer ce qui pouvait l’être sur l’épave bientôt brisée, montant des cases avec l’aide des Kunié. Ils ne seront évacués qu’un mois plus tard.

    Repères

    Un pot témoin de l’Histoire
    A la grande chefferie, hier, Charles Néwéré a présenté un pot en terre cuite qui lui a été offert il y a plusieurs décennies par un vieux chez qui il avait installé l'eau courante. Selon lui, plusieurs pots de ce type avaient été récupérés, en pirogue, à bord de l’Aventure après le naufrage et leur servaient à transporter l'eau. Celui-ci pourrait être le dernier encore entier.

     

    Une vraie enquête d’Arkéotopia
    L’association basée à Paris, qui participe à des projets de recherche ou de vulgarisation archéologique, a commencé à travailler sur l’Aventure en 2010, après une rencontre avec Patrick Banuls. Mais c’est en 2014, que Chris Angibous-Esnault, archéologue amateur se lance dans un « vrai travail d’enquête ». Il le mènera vers les descendants d’Eugène du Bouzet, la marine nationale, les archives et, en Nouvelle-Calédonie, du côté de l’association In Memoriam et de Fortunes de Mer. Les archéologues sous-marins n’ont que peu exploré l’Aventure, vu l’état de l’épave, mais se laissent séduire par ces nouvelles recherches : ils programment donc cette expédition et invitent Arkétopia à les rejoindre. Un crowdfunding a un temps été lancé pour financer une partie du matériel. Il a permis de récolter 220 000 francs.

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