- Patricia Calonne - L Calédonie | Crée le 04.01.2026 à 09h30 | Mis à jour le 04.01.2026 à 09h30ImprimerMarie-Laure Ukeiwë a quitté l’administration pour se consacrer à la vie politique en début d’année dernière. Photo Patricia CalonneFille de l’ancien sénateur Dick Ukeiwë, Marie-Laure Ukeiwë a choisi d’entrer en politique dans le camp loyaliste. Son combat : défendre une Nouvelle-Calédonie apaisée, où les femmes prennent toute leur place. Une voix qui porte haut et fort. Un article de notre partenaire le magazine L Calédonie, paru en décembre.
Elle sourit en prononçant son nom, comme pour remettre les choses en place. "Je suis Marie-Laure Ukeiwë, née à Paris en mai 1984." Dans le 13ᵉ arrondissement, et non à Lifou ou la Grande-Terre. Un choix assumé de ses parents, "parce que les années 1980 étaient dangereuses pour lui et pour nous". Lui, c’est son père, Dick Ukeiwë, figure du camp loyaliste et futur sénateur, qui savait ce que coûtent l’engagement et la parole publique quand la société se fracture. La famille rentre en Nouvelle-Calédonie en 1990. Marie-Laure a six ans, sa sœur trois. Elles grandissent à Nondoué à Dumbéa, et apprennent très tôt à naviguer entre les mondes.
Étudiante, elle part en Métropole : licence d’anglais, puis master de français langue étrangère. Entre les deux, des remplacements dans les écoles de la province Sud la marquent : "à Nouméa, j’ai rencontré des enfants qui ne maîtrisaient pas le français". L’éducation devient sa boussole. En 2014, professeure des écoles diplômée, elle obtient son premier poste à Canala, dans le Nord, où elle enseigne cinq ans. La même année, la jeune mère s’engage à Dumbéa, sa ville-refuge : conseillère municipale (jeunesse, sport, culture), puis en 2020 adjointe à la cohésion sociale. En 2022, elle rejoint l’administration comme directrice adjointe de l’Éducation et de la Réussite de la province Sud : "j’ai choisi l’école, parce que c’est là qu’on change vraiment les choses".
"En tribu, je suis la femme et la maman, pas la militante"
Un poste incompatible avec un mandat politique : des cadres loyalistes la sollicitent pour un engagement en politique début 2024 juste avant les exactions qui bousculent les certitudes. Les violences, l’angoisse, les fractures ravivent des lignes qu’on croyait cicatrisées. "Après plusieurs discussions, j’ai accepté de m’engager plus précisément dans la vie politique, notamment par rapport aux échéances qui arrivent, mais aussi pour faire entendre la voix des femmes. Je ne pouvais plus rester spectatrice. Laisser le pays se reconstruire, ou se détruire, sans y mettre ma couleur de femme kanak non-indépendantiste, ce n’était pas possible." Elle quitte donc l’administration début 2025 pour se consacrer à la vie politique. Une prise de risque.
Son compagnon est originaire de Canala, “fief” indépendantiste. L’an dernier, on lui conseille de ne pas venir en tribu "avec elle". Elle n’y retourne qu’après de longues explications en famille : on peut être kanak, faire la coutume, être mère, et ne pas vouloir l’indépendance. "Je sépare : en tribu, je suis la femme et la maman, pas la militante. Si on me questionne, j’explique, je ne viens pas convaincre. C’est une forme de respect." Son franc-parler lui attire aussi des torrents d’insultes en ligne : "les réseaux sont devenus l’exutoire de ceux qui n’osent pas parler en face". Elle connaît ces étiquettes – "vendue", "facho" – depuis l’enfance, quand des tags diffamaient son père en ville. Aujourd’hui encore, des cousins s’éloignent, des relations se réduisent au strict protocole. "J’essaie de protéger mes enfants de ce bruit. Ils y seront un jour confrontés. Pour l’instant, on les en tient à distance."
"On a vécu ensemble mais côte à côte"
Sa ligne rouge s’est fixée le matin du 24 septembre, lorsqu’elle découvre la déclaration unitaire FLNKS – Sénat coutumier – EPKNC. Elle ressent une colère froide : "j’ai eu l’impression qu’on confisquait la religion et la coutume pour les aligner sur une position politique. Chez nous, ce sont des piliers : on ne doit pas les instrumentaliser." Dans la nuit, elle rédige un texte, l’envoie aux médias. Les retours affluent : beaucoup d’approbations, des attaques aussi. "Ce n’était pas pour provoquer. C’était pour dire qu’on a le droit de ne pas être d’accord et de l’exprimer sans être assignés à un camp." Ce qu’elle porte, dit-elle, c’est la voix de tous ceux – kanak et non kanak – qui veulent une politique humaine, utile, connectée au quotidien, pas “hors-sol”.
Elle revendique une normalité rare en politique : "je fais mes courses, je regarde mes découverts, je demande des paiements en plusieurs fois… Comme tout le monde". Son héritage n’est " pas un monde décroché". "Mon père m’a appris que la politique sert d’abord à accompagner : pas distribuer des emplois, mais aider à trouver une formation, à améliorer un CV, à franchir une porte. Être passeur." Cette position loyale à la France n’efface pas sa lecture calédonienne des inégalités. Elle parle de ces "frontières imaginaires" dressées en quarante ans : des villes qui font peur aux jeunes de tribu, des quartiers où l’on suit “le mouvement” de groupe, des codes qu’on ne possède pas des deux côtés. Elle raconte ces proches hésitant à dîner dans un restaurant de l’Anse-Vata "de peur de ne pas avoir le droit d’entrer". Elle insiste : "On a vécu ensemble mais côte à côte. Il faut maintenant apprendre à se mélanger : s’inviter, se réinviter, se connaître pour de vrai." Son horizon politique tient dans cette phrase : "que chacun trouve sa place".
"Les femmes ont un courage politique"
À la question de la jeunesse et des nuits de barrage, elle ne se dérobe pas : "au-delà des slogans, j’ai entendu des jeunes dire : on n’a pas notre place, on ne trouve pas de travail. Pourtant, il existe des dispositifs, avec ou sans diplôme, et on se dresse aussi des barrières symboliques. Les parents ont parfois cédé à la pression du quartier. Dire non est difficile quand l’effet de groupe vous étiquette de traître." D’où son insistance sur l’éducation – à l’école, dans les familles, dans les associations – et sur une politique qui ose trancher : "les femmes, je le vois, décident plus vite. Elles ont un courage politique : dire ce que beaucoup d’hommes n’osent pas".
L’identité de Marie-Laure Ukeiwë tient à ce funambule-là : kanak et loyaliste, citadine et fille de tribu, mère et militante, croyante et républicaine. Elle assume des lignes de force qui paraissent incompatibles et les rend praticables. Elle ne s’aveugle pas sur les blessures : l’éloignement de certains parents, les menaces, les peurs. Mais son discours reste d’accueil : "je ne veux pas convaincre contre, je veux convaincre pour : pour une Calédonie apaisée, pour la liberté de conscience, pour l’égalité des femmes, pour le mélange".
Quand on lui demande si elle se sent en danger, elle répond sans pathos : "l’an dernier, oui. " Puis elle revient à ce qu’elle sait faire : écouter, relier, organiser. Elle place son engagement dans la perspective du prochain scrutin, déterminée à faire exister publiquement ces Calédoniens invisibles : les femmes kanak non-indépendantistes, les familles qui veulent la paix, les jeunes qui cherchent leur place. "On ne peut pas interdire la nuance, dit-elle. Mon pays vaut mieux que les injures et les menaces. Je veux une Calédonie fidèle à la France et ouverte à tous ses enfants." Sa voix ne tremble pas. Elle sait que la politique est souvent un couloir étroit. Elle s’y engage pourtant, avec la patience d’une maîtresse d’école et la détermination d’une fille des années 1980 qui a appris tôt le prix de la paix.
Note
Retrouvez le numéro 7 du magazine L Calédonie, paru en décembre, dans de nombreux points de vente, et sur la page Facebook L Calédonie magazine.
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