- Aurélia Dumté | Crée le 29.05.2026 à 14h52 | Mis à jour le 29.05.2026 à 14h53ImprimerLa sixième pièce de théâtre de Jenny Briffa, Barrage, lors de la première représentation devant des scolaires, le vendredi 29 mai au centre culturel Tjibaou. Photo Aurélia DumtéPour la première fois, la pièce Barrage de Jenny Briffa a été jouée devant un jeune public, ce vendredi 29 mai au centre Tjibaou. Entre éclats de rire, gloussements gênés et questions sans détour, les adolescents ont offert une réception singulière à cette œuvre née des émeutes de 2024.
Gloussements, hurlements de rire, chuchotements, cris choqués : la représentation de la pièce de théâtre Barrage a connu un accueil bien différent des autres fois, ce vendredi 29 mai, au centre culturel Tjibaou, devant des scolaires. La sixième création de Jenny Briffa, jouée devant un public parisien jusqu’à présent, était habituellement reçue dans le silence. Parfois dans les larmes. Ou dans la colère. Mais des émotions toujours ressenties dans le silence par le public adulte. Le sujet est encore frais dans les esprits et les blessures ne sont pas cicatrisées.
Marguerite et Kévin, deux humains unis dans l’incompréhension
Barrage, ce sont deux professeurs, Marguerite, kanak, et Kévin, caldoche, qui se retrouvent une nuit, au début des émeutes de mai 2024, à un point de vigie pour surveiller leur lycée. Laurence Bolé et Stéphane Piochaud se donnent la réplique. Deux êtres humains, tantôt divisés, tantôt unis, souvent dans l’incompréhension et au dialogue difficile. Évoquer les émeutes, les jeunes assassinés, les personnes évacuées, les maisons brûlées, les entreprises incendiées, la haine, la violence, est quasiment une épreuve cathartique pour le public calédonien. "Ça tombe bien, les élèves de la classe de mon enfant étudient la catharsis en classe", glisse cette maman qui accompagne une classe de troisième du collège de Magenta.

Jenny Briffa, à droite sur la scène, autrice de Barrage, a été très touchée par la réaction des collégiens et lycéens face à sa pièce. Photo Éric Dell’ErbaAvant de commencer la pièce, Jenny Briffa, l’autrice, se présente devant les 350 élèves de la 4e à la terminale, assis dans la salle Sisia. "Quand j’ai écrit cette pièce, j’ai d’abord pensé à vous. C’est pour vous que l’on fait ce travail." Parler des points de vue de chacun et de ces murs élevés, brique par brique, entre deux groupes ethniques.
Des élèves curieux
À l’issue de la représentation, les comédiens et l’autrice s’assoient au bord de la scène. Les mains ne tardent pas à se lever dans le public. Les questions affluent. "C’était comme une thérapie d’écrire cette pièce ?", demande un élève. "Il y a de moi dans Barrage, c’est évident, répond Jenny Briffa. Par exemple quand Kévin dit à Marguerite : “Tu crois que la mort d’un jeune kanak compte moins que celle d’un jeune blanc ? Vous êtes tous mes enfants.”", raconte l’autrice en versant une larme. De quoi provoquer des "oh…" d’empathie de la part du jeune public, ce qui détend instantanément l’atmosphère.

Marguerite (Laurence Bolé) et Kévin (Stéphane Piochaud), deux professeurs, se retrouvent une soirée sur un point de surveillance d’un établissement scolaire au tout début des violences de mai 2024. Photo Éric Dell’ErbaPuis les adolescents continuent, avec des interrogations plus pertinentes les unes que les autres. "Les poèmes entremêlés, c’était très émouvant, affirme cette collégienne. Qu’est-ce qui a été le plus dur pour vous, les comédiens, à jouer ?" Stéphane Piochaud prend le micro : "C’est probablement la scène où les deux personnages se tiennent face au public, qui est éclairé, et que chacun dit les choses à cœur ouvert." Laurence Bolé renchérit : "Le plus dur a été de m’autoriser à jouer dans cette pièce."
Ici, un lycéen demande : "Est-ce que cela a été difficile, psychologiquement, de jouer Barrage ?" "Cela nous affecte davantage quand on joue ici, répond Laurence Bolé. Vous étiez là pendant les émeutes, on ne veut pas vous blesser." Une autre, encore : "Quelles leçons tirez-vous de cette expérience ?" "Barrage permet de s’ouvrir toujours un peu plus à l’autre, commence Stéphane Piochaud. Le danger est de s’enfermer sur soi. Alors sur scène, parfois, Marguerite me parle, à moi, Stéphane, et Kévin parle à Laurence, ce qui permet de réaliser le chemin d’acceptation des idées de l’autre."
Deux comédiens, une dizaine de rôles
Un des points forts de Barrage, c’est aussi la capacité de Laurence Bolé et Stéphane Piochaud à jouer plusieurs personnages, et pas seulement ceux correspondant à leurs critères ethniques ou de genre. Et tous deux le font avec brio. Un point qui n’est pas passé inaperçu auprès des élèves. Ainsi, Laurence joue la mère caldoche de Kévin ou encore Christian Tein, quand Stéphane incarne Leeroy, un jeune Kanak révolté, ou un politicien indépendantiste. "En dehors de la question économique évidente, n’avoir que deux comédiens, c’est une manière de refuser les assignations identitaires, explique Jenny Briffa, et ainsi, dire aux Calédoniens et aux Calédoniennes qu’on est tous pareils."
Note
Barrage, de Jenny Briffa, mise en scène de Frédéric Andrau, avec Laurence Bolé et Stéphane Piochaud, est à voir sur la scène de la salle Sisia, au centre culturel Tjibaou, ce week-end (complet), mais aussi les jeudi 4 et vendredi 5 juin à 19 heures, puis les samedi 6 et dimanche 7 juin à 18 heures. Tarifs : de 3 000 à 3 500 francs. Réservations sur Eticket.nc.
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