Nouvelle Calédonie
  • Anthony Tejero | Crée le 02.11.2018 à 04h30 | Mis à jour le 02.11.2018 à 08h48
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    Chaque année, Edwige Marengo attend avec impatience la saison de la récolte du robusta. Photos : Anthony Tejero
    Agriculture. La récolte du robusta vient de commencer. Cette culture, qui a connu des années fastes, est aujourd’hui confidentielle. La filière n’existe plus que grâce à une poignée de petits producteurs. Reportage à Bangou.

    Au pied de la Chaîne, à la lisière des brousses et de la forêt humide, se cache la caférie de Bangou, à Païta. Depuis lundi, une poignée de femmes de la tribu s’activent en silence dans ce petit havre de paix et de fraîcheur. Assises à même le sol, elles sélectionnent et cueillent minutieusement les cerises bien rouges des branches de robusta, dont la récolte vient de commencer sur le Caillou.

    Fastidieuse, longue et peu rentable, la culture du café, qui a connu ses heures de gloire au siècle dernier, est presque tombée dans l’oubli aujourd’hui. Elle ne repose plus que sur la passion et la bonne volonté de quelques petits producteurs. « Quand on était enfant, cette période était un événement dans la vie de la tribu. Tous les clans se donnaient la main pour la récolte. C’était l’occasion de parler de notre histoire tout en travaillant. Aujourd’hui, on a perdu ce lien social, comme on a perdu la culture du café », raconte, un brin nostalgique, Henriette Cottin, dont la famille est la dernière à produire du robusta à Bangou.

     

    Le café soluble, la facilité

    Cueillette à la main, dépulpage, séchage plusieurs jours au soleil, tri des grains destinés à être grillés… La fabrication du café n’est pas une mince affaire. Mais ici, la motivation est intacte. « Ce qui nous fait tenir, c’est d’honorer la mémoire de papa. Quand les derniers pieds d’arabica ont disparu de la tribu, il a décidé de recréer une caférie, au début des années 1990, afin de valoriser la terre du clan et de relancer la tradition. »

    Depuis, chaque année, quelques mamans se réunissent pour redonner vie à cette culture, certes confidentielle mais riche en symboles.

    « Quand on reçoit quelqu’un, on l’accueille toujours avec une tasse de café. C’est la boisson autour de laquelle tout le monde discute. Sauf qu’aujourd’hui, les gens en ont perdu le goût et privilégient le café soluble industriel par facilité », déplore Henriette, qui, du haut de ses 61 ans, a bien du mal à transmettre sa passion aux plus jeunes. « Il y a bien quelques mamans qui s’en occupent avec moi, mais nos enfants ne s’y intéressent plus du tout. » Qu’à cela ne tienne. La famille Cottin pense avoir trouvé la solution : exceptionnellement, personne ne touchera d’argent cette année pour le fruit de son travail. Objectif : créer une nouvelle parcelle dès l’an prochain, directement gérée par les plus jeunes. « Ce sont nos petits-enfants qui vont planter eux-mêmes leurs arbustes. Si on veut qu’ils s’y intéressent, c’est à eux de le faire, estime la productrice. Et en touchant les plus jeunes, on espère toucher leurs parents. »

     

    « Les jeunes ne sont plus connectés à la terre »

    Un petit sacrifice financier qui ne dérange aucunement Edwige Marengo, 64 ans, l’une des rares habituées de la cueillette. « Je suis toujours prête à venir aider. J’attends ce moment tous les ans avec impatience. J’aime bien, ça me rappelle l’enfance. Travailler au calme avec le seul bruit du vent et le chant des oiseaux, c’est l’occasion de se ressourcer. »

    A ses côtés, Antonia Kateko, originaire de Ponérihouen, l’un des derniers fiefs du café calédonien, tenait absolument faire découvrir cette ambiance à ses filles. « Avec l’ouverture de l’usine de Vavouto, c’est en perte de vitesse, là-haut, mais il y a encore plusieurs petits producteurs. Alors quand j’ai appris qu’il y avait la cueillette, j’ai sauté sur l’occasion », raconte cette maman de 31 ans.

    « Je vois qu’ici les jeunes ne sont plus connectés à la terre. C’est bizarre quand on a grandi à la tribu. Et c’est pour ça que j’essaye d’inculquer ce lien à mes enfants. Je crois que ça aide à donner des repères et des valeurs d’humilité : la terre décide, seule, de donner ou pas. »

     

    1 % Le poids de la production locale.

    Près de 6 tonnes de café calédonien (dont 88 % de robusta) ont été recensées en 2017, alors que la consommation annuelle sur le Caillou est d’environ 750 tonnes. À noter que la part de café soluble s’élève à 66 % du marché.

     

    L'histoire en déclin

    Le café est introduit en 1856 par les pères maristes, qui ont testé les premières parcelles à Saint-Louis. Afin de développer cette culture, l’ingénieur agronome Adolphe Boutan décide ensuite de créer à Yahoué une pépinière avec 60 000 plants, en 1864. « Depuis cette pépinière, les premiers plants sont partis dans toute la Grande-Terre et notamment à Païta, dès 1868 », raconte José Kabar, directeur de l’écomusée du Café de Voh.

    Puis, sous l’impulsion de la puissance coloniale, cette culture se répand peu à peu, notamment encouragée par le gouverneur Feillet, qui réquisitionne des terres kanak et recourt également à la main-d’œuvre asiatique.

    « L’apogée du café dure jusqu’à la Seconde Guerre mondiale - où la production atteint jusqu’à 2 350 tonnes par an - puis très vite, cela périclite avec les besoins grandissants en nickel, la fin du code de l’indigénat, en 1946, et donc la fin de la main-d’œuvre, poursuit René Kabar. Les différents plans de relance dans les années 1970 et 1990 n’y feront rien. Aujourd’hui, on est en train de mourir. » Néanmoins, la culture du café tient bon dans certains endroits, notamment autour du groupement des producteurs et agriculteurs de la Côte-Est (Gapce) basé à Poindimié qui regroupe une quarantaine de petits cultivateurs de café.

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