Nouvelle Calédonie
  • Par Anthony Tejero / anthony.tejero@lnc.nc | Crée le 21.06.2019 à 06h39 | Mis à jour le 21.06.2019 à 11h23
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    La société Agrical Ballande compte trois stations à Ouinané (notre photo), Nassandou et Karikaté, soit environ 2 400 têtes de bétail. Photos A.T.
    Samedi matin, le vol en direction de Tahiti transportera des passagers pour le moins inattendus… et imposants. Deux taureaux reproducteurs, sélectionnés par l’Upra bovine pour leurs performances génétiques, ont été commandés par le gouvernement de la Polynésie française. Objectif : améliorer le cheptel du Fenua. Explications.

    « C’est une très grande fierté et une marque de reconnaissance pour toute l’équipe qui est parvenue à ce haut niveau de génétique. Cela permet un rayonnement dans le Pacifique pour notre société mais aussi pour toute la Nouvelle-Calédonie. » Hier matin, dans son exploitation de Ouinané, à Boulouparis, Nicolas Pebay ne boudait pas son plaisir. Avec Didier Brésil, éleveur à Bourail, le directeur d’Agrical Ballande fait partie des deux heureux élus dont l’un des taureaux sera envoyé dans les airs, demain matin. Direction Tahiti, où le gouvernement polynésien a commandé l’exportation « en vif » de deux bovins reproducteurs, de races limousine et santa-gertrudis.

    A côté de Nicolas Pebay, Didier Brésil (à gauche), qui « commence avec la race pure » est « vraiment heureux » que son taureau soit sélectionné.

     

    Ce ne sont pourtant pas les vaches qui manquent au Fenua, même si les surfaces agricoles sont bien moindres que sur le Caillou. Mais alors, pourquoi envoyer deux taureaux par avion ? « Dans la région, la Nouvelle-Calédonie a atteint un niveau de performance génétique très satisfaisant. Avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande, nous sommes devenus une référence, entame Chloé Lafleur, directrice de l’Upra bovine, en charge de la sélection de ces deux taureaux et de l’organisation de cette exportation hors normes (lire par ailleurs).

    Avoir les animaux les plus productifs possible.

    Nous suivons une cinquantaine d’élevages quasi quotidiennement et nous sélectionnons les veaux les plus prometteurs que l’on emmène sur notre station de Port-Laguerre. »

    Améliorer la génétique des bovins naturellement

    Ces animaux restent sur place durant quinze mois, toutes races confondues et dans les mêmes conditions, afin de déceler les spécimens au meilleur potentiel génétique, qui seront ensuite proposés aux éleveurs en vente aux enchères. « L’objectif, c’est d’avoir des animaux les plus productifs, qui génèrent le plus de kilos de viande possible et vite, mais avec le moins d’intervention humaine. C’est-à-dire sans traitement médicamenteux, sans hormone de croissance, sans les engraisser ou même compléter leur alimentation, poursuit Chloé Lafleur. Ici, on a la chance d’avoir des animaux nourris à l’herbe et qui vivent en plein air toute leur vie. Il faut donc qu’ils s’adaptent et deviennent naturellement résistants à leur milieu. » Autant d’arguments qui semblent avoir convaincu la Direction agricole de la Polynésie française de miser sur des reproducteurs 100 % calédoniens. Qui devraient s’adapter sans aucun mal à leur nouvel environnement.

    « A Tahiti, il existe les mêmes conditions que chez nous, notamment liées au climat tropical. Ils rencontrent les mêmes soucis que nous de chaleur, de parasites internes et externes. Sauf qu’ils ont l’avantage de ne pas avoir de sécheresse à gérer, liste la directrice de l’Upra bovine. Par ailleurs, nous élevons les mêmes races et les attentes des consommateurs sont similaires. »

    Pour autant, ne serait-il pas plus simple (et moins coûteux) d’exporter de la semence ou des embryons ? « Exporter des animaux vivants permet d’obtenir 100 % de la performance génétique atteinte en Calédonie, explique Chloé Lafleur. Les embryons transmettent également 100 % du patrimoine, mais c’est beaucoup plus long, il faut s’y prendre trois ans à l’avance. Là, les taureaux sont prêts à travailler dès leur arrivée en qualité de reproducteurs afin d’améliorer le cheptel en Polynésie française. »

    Aussi spectaculaire soit-elle, cette exportation de bovins n’est pourtant pas une première. En 2003, en 2012 et en 2017, des taureaux ont déjà voyagé jusqu’à Tahiti. Des échanges commerciaux que l’Upra bovine espère intensifier et développer à travers tout le Pacifique.

     


    Un dispositif colossal pour la sécurité en vol

    Les deux taureaux exportés, âgés d’un an et demi, ne peuvent pas excéder 500 kg.

     

    Si l’idée même de voyager avec deux taureaux en soute a de quoi effrayer les âmes les plus fébriles en vol, pas de quoi paniquer pour autant. Un tel dispositif ne s’improvise pas et se prépare depuis déjà plusieurs mois. « Il faut que tout soit millimétré d’un point de vue sanitaire, de sécurité et de gestion du stress des bêtes, résume Chloé Lafleur, directrice de l’Upra bovine. Nous avons par ailleurs développé un protocole très strict avec le Sivap* afin de ne surtout pas introduire de maladies à Tahiti. »

    C’est pourquoi ces bovins sont placés à la quarantaine animale de Gadji, à Païta, depuis un mois, où ils subissent toute une batterie d’analyses et d’examens vétérinaires afin de s’assurer de leur bonne santé. Au total, quatre taureaux ont d’ailleurs été isolés pour parer à la moindre complication avant le départ.

    Demain, dès l’aube, bon nombre de professionnels seront déployés pour assurer le transport de ces bestiaux qui voyageront dans des cages hors normes elles aussi. « Elles pèsent 600 kg chacune et sont inviolables. C’est un matériel fabriqué exprès pour le transport de bovins », assure Chloé Lafleur.

    Mais avant de charger les taureaux à l’aide d’une grue, ces cages seront scrupuleusement inspectées par le personnel habilité, au même titre que le contrôle de sécurité auquel doit se plier n’importe quel passager ou bagage. « Ce qui nous occupe le plus de temps cette semaine, c’est de nous assurer de la sécurité de ce transport, c’est-à-dire de garantir qu’aucune personne ne puisse introduire quelque objet que ce soit, comme des explosifs, explique Boris Bouniatian, responsable du fret chez Pacific airport. Il y aura donc une inspection visuelle et manuelle préalable, avant même de charger le foin et le matériel absorbant au sol, puis les taureaux. »

    Les passagers ne craignent rien.

    Une surveillance continue jusqu’à l’arrivée au dock de fret de La Tontouta. « Nous sommes également garants de la sécurité dans la soute de cet Airbus A330. On peut imaginer que ces deux bovins feront leurs besoins pendant le trajet. Et il ne faudrait pas que cela coule et traverse le plancher de vol où il y a des câbles, détaille Boris Bouniatian, qui se veut rassurant. C’est pourquoi l’extérieur des cages sera entièrement filmé de sorte à éviter toute projection. Et ces cages seront elles-mêmes installées sur des palettes avion en aluminium. Nous avions déjà assuré l’export de taureaux en 2017 et tout s’était bien passé. »

    L’ensemble des précautions d’usage semblent donc avoir été anticipées pour ce vol d’une durée de six heures. « Tout est assuré pour que les taureaux voyagent dans les meilleures conditions possibles. Et évidemment, que les passagers ne craignent rien : pour qu’une compagnie aérienne autorise le transport d’animaux vivants, c’est que toutes les conditions de sécurité sont bien réunies », résume la directrice de l’Upra bovine.

    Autant de raisons qui expliquent le coût de cette opération pour nos voisins ; à savoir 5 millions de francs, dont 3,5 millions rien que pour le transport.

    *Sivap : Service d'inspection vétérinaire, alimentaire et phytosanitaire

     


    « Avec l’Australie et la Nouvelle-Zélande, nous sommes devenus une référence. »

    Chloé Lafleur, directrice de l’Upra bovine.


    185 adhérents

    L’Upra bovine est une association d’éleveurs fondée en 1985 et qui comprend 185 adhérents. L’Upra dispose également de filières équine et porcine.


    Passeport

    En guise de papiers d’identité, les deux taureaux devront voyager avec un certificat d’exportation et un permis d’importation.

     

    Repères

    Et pourquoi pas en bateau ?

    Selon l’Upra bovine, l’exportation de taureaux en vif par avion n’est pas plus compliquée à gérer qu’un transport par bateau. Au contraire. « Les animaux devraient, non pas être dans des cages, mais dans des parcs car le trajet durerait plusieurs jours, explique la directrice de cette association d’éleveurs. Les conditions en mer peuvent être mauvaises. Et cela nécessiterait également la présence d’un accompagnement vétérinaire. Au final, un transport maritime, quand bien même il serait possible, serait aussi coûteux et plus difficile. »

    Zoom sur les races

    Dix races sont élevées en Calédonie. Les deux sélectionnées sont la limousine et la santa-gertrudis. La première, originaire de la région éponyme de Métropole, est rustique et vouée à la production de viande. Les femelles pèsent 750 kg et les mâles jusqu’à 1 tonne. La santa-gertrudis est une race américaine issue du Texas. La race est née dans les années 1910 du croisement de bovins brahmanes et shorthorn. Ces vaches ont un poids moyen de 725 kg et ces taureaux de 900 kg.

    Développer l’exportation

    L’Upra bovine travaille déjà avec le Vanuatu auprès de qui elle exporte du matériel génétique (semences et embryons). « Pourquoi pas aussi développer ces exportations vers Fidji et d’autres pays. La Papouasie-Nouvelle-Guinée nous a d’ailleurs approchés à ce sujet, glisse Chloé Lafleur. Et on garde comme ambition de renouer les relations commerciales avec l’Australie que l’on a eues dans les années 1980 et 1990. »

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