Nouvelle Calédonie
  • Par Charlie Réné avec Gilles Caprais | Crée le 09.04.2019 à 04h25 | Mis à jour le 09.04.2019 à 06h28
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    Stefan Sontheimer est le directeur depuis 2018 de Quadran Pacific, l’antenne locale de Quadran, filiale de Direct Energie et donc du groupe Total. Il l’avait déjà dirigée de 2007 à 2015. Cyril Terrien
    Alors qu’une centrale au gaz doit sortir de terre pour alimenter Doniambo, Stefan Sontheimer, directeur de Quadran Pacific, pose la question de l’intégration d’une part de renouvelable. Et met sur la table un projet de ferme photovoltaïque géante à Tontouta. Un changement d’échelle pour le renouvelable.

    Quadran s’apprête à mettre en service, à Boulouparis, la centrale solaire la plus puissante du pays : 16MWc (Mégawatt-crêtes, Cf. les repères) avec batteries. On peut aller plus loin en termes d’énergie renouvelable ?

    Je crois que oui. Le secteur du renouvelable a longtemps vécu sur des promesses de lendemains qui chantent. Désormais, on a une filière solaire performante, avec des entreprises compétentes et diversifiées. Et surtout, le solaire est capable de proposer un prix du kWh qui fait gagner de l’argent au système électrique, sans subventions, sans argent public. Jusqu’à présent, on a surtout raisonné vis-à-vis de la distribution publique, c’est-à-dire la consommation électrique des particuliers et de certaines entreprises. On ne peut que remercier les élus d’avoir accompagné cet effort-là. Mais on n’a pas poussé la discussion du côté des métallurgistes. Or, tous sont confrontés à des problématiques de coûts, avec l’énergie comme axe important. On est aujourd’hui dans la réflexion sur une centrale thermique liée à un gros consommateur métallurgiste. C’est le bon moment pour se poser la question.

     

    Le solaire à lui seul ne peut pas fournir la SLN. Mais il peut faire économiser du carburant. 

     

    Vous faites référence à la « centrale pays », au gaz, portée par la Nouvelle-Calédonie et Enercal et destinée à alimenter l’usine SLN de Doniambo…

    Oui. C’est beaucoup plus difficile de se tourner vers un acteur qui a déjà fait un investissement et qui doit l’amortir. Pour la SLN, c’est le bon moment pour réfléchir à inclure du renouvelable dans l’alimentation de l’usine. Nous sommes dans le Pacifique, on ne peut pas ne pas penser au défi du changement climatique. Mais la raison numéro un, c’est l’opportunité de proposer des kWh plus économiques à ce métallurgiste.

    Une usine métallurgique, ce sont des besoins très importants et constants… Le solaire est-il vraiment adapté ?

    C’est évident : la métallurgie a besoin d’une alimentation électrique garantie quasiment en permanence. Et le solaire à lui seul ne peut pas la fournir. Mais il s’agit de diversifier l’approvisionnement : on aura, quoi qu’il arrive, besoin d’une centrale thermique qui va garantir une puissance et on peut proposer une centrale solaire qui va lui faire économiser du carburant à certains moments. Et proposer au final un mix à prix plus bas. Oui, les besoins sont très importants, raison pour laquelle il faut un projet solaire qui change d’échelle pour atteindre les 100 à 200 MWc.

    C’est beaucoup plus que ce que prévoit la programmation pluriannuelle des investissements en matière de solaire…

    L’objectif de cette PPI, c’est d’avancer vers les 100 % de renouvelable pour la distribution publique à l’horizon 2030. C’est un objectif ambitieux, mais son cadre, c’est la consommation électrique des particuliers, soit un quart de la consommation électrique. On parle nous d’un autre cadre, le besoin d’un métallurgiste. Mais les discussions peuvent se rejoindre.

    Ce projet est-il déjà sur la table ?

    C’est de notre responsabilité, en tant qu’acteur de la filière, de pousser la réflexion le plus loin possible. C’est ce qu’on a fait. Et aujourd’hui, nous avons un projet de « centrale solaire pays » pour laquelle nous avons fait des demandes d’étude de raccordement au gestionnaire du système électrique, Enercal, voilà une quinzaine de jours. On porte le projet, on l’a mis sur la table mais on ne le réalisera pas seul : on aura besoin de toute la filière, d’Enercal bien sûr, de l’avis des Calédoniens… Et, évidemment, comme ça va impacter l’outil de production de son électricité, cela concerne aussi le métallurgiste, utilisateur final de cette énergie.

    Une ferme photovoltaïque de cette ampleur nécessite beaucoup de foncier…

    Forcément, ça se compte en centaines d’hectares. Et pour être capable d’acheminer toute cette énergie au consommateur final, ça implique de chercher dans la région de Nouméa. Il y a, au nord de Païta du foncier adapté et disponible. Nous avons fait nos prospections, et identifié des propriétaires privés et des GDPL coutumiers qui sont prêts à ouvrir ce champ. Mais il ne s’agit pas de venir “à la place?? de quoi que ce soit : ce projet doit se faire en lien avec le monde agricole et les autorités sur la question d’urbanisation.

    Cette « centrale solaire pays » a une envergure jamais vue en Calédonie. Il n’y a pas de freins techniques ?

    C’est un changement d’échelle, qui va poser beaucoup de questions. Techniques, bien sûr, et sur d’autres plans, sociaux, sociétaux, environnementaux. Mais ces questions ne doivent pas être le fossoyeur d’un tel projet, elles doivent être abordées une à une. Et je sais qu’on pourra y répondre, avec tout le monde. Encore une fois, écraser la concurrence, ça n’est pas l’objectif, on veut que tout le monde participe à la réflexion.

    Les études pour la centrale au gaz ont été lancées, et sa mise en service doit normalement intervenir avant 2023. Est-ce qu’il n’est pas trop tard ?

    Je n’ai pas la prétention de parler au nom des organismes qui pilotent ce projet. Et le fait est qu’il y a beaucoup d’études qui ont été menées et qui n’incluent pas la question du renouvelable. Mais je sais qu’elle a déjà été posée et que c’est le bon moment de vraiment avancer pour savoir si c’est réalisable.

    Nous sommes à un mois des provinciales… Est-ce que vous ne mettez pas ce projet sur la table seulement pour faire parler ?

    Non, on en parle maintenant parce que c’est vraiment le bon moment, que les questions qu’il pose sont de bonnes questions et parce que c’est possible… Je ne veux surtout pas être dans un discours « y’a qu’à, faut qu’on ». Cette « centrale solaire pays », elle pose beaucoup de questions. Mais il y a une vraie opportunité pour la Nouvelle-Calédonie d’avoir un projet unique, innovant, compétitif économiquement, et qui répond aux ambitions de lutte contre les changements climatiques. Il y a quelques années, je n’aurais eu aucune chance d’avoir un soutien sur un projet comme ça. Mais, vu les coûts proposés par le solaire aujourd’hui, j’ai bon espoir d’en trouver.


    Quels objectifs pour le renouvelable ?

    Le schéma de transition énergétique adopté en 2014 prévoyait, qu’en 2030, la consommation des ménages et des entreprises hors métallurgie - la « distribution publique » - serait couverte par les énergies renouvelables. Mais le coût de revient des panneaux photovoltaïques - et donc le prix de revente de l’électricité au réseau par les fermes solaires - a chuté beaucoup plus vite que prévu. Le gouvernement a donc révisé plusieurs fois sa programmation pour multiplier les projets solaires. Et malgré l’abandon du projet de la Ouinné (lire p. 6), le membre du gouvernement en charge du dossier, Nicolas Metzdorf, estime que les objectifs « devraient être atteints d’ici 2025 ». Le 100 %, donc mais seulement quand le solaire est à pleine puissance. À l’heure actuelle, 31 % de la distribution publique est assurée par le renouvelable. En autorisant 7 nouveaux projets dans le solaire, le 26 février, cette part devrait grimper à 36 % « à l’horizon 2021 » et une nouvelle salve d’autorisations, pour Poya notamment, est prévue dans l’année.

    Le reste ? Une large part de l’objectif des 100 % doit être apportée par le transfert de la production du barrage de Yaté, aujourd’hui utilisée à 90 % par la SLN, vers la distribution publique, avec la mise en service de la « centrale pays ». Le schéma de transition énergétique table sur une baisse de 10 % des émissions de CO2 dans la mine et la métallurgie. Secteur qui consomme les trois quarts de l’électricité du pays.


    Les panneaux, vraiment écolo ?

    La question revient fréquemment. Le coût énergétique de leurs composants et de leur production, principalement en Chine, ou leur devenir en tant que déchet, est régulièrement pointé du doigt. Une question « devant laquelle on ne peut pas se défiler quand on propose de développer cette filière », reconnaît Stefan Sontheimer. Mais à l’entendre, les panneaux solaires qui sont installés en Calédonie sont « uniquement des panneaux cristallins » qui n’utilisent que très peu de terres rares ou de matériaux non recyclables, comme les « technologies couche mince ».

    « Ça veut dire que le matériau principal, c’est du verre et qu’on peut recycler 98 % du panneau » explique le directeur de Quadran Pacific. Quant au coût énergétique, « il faut à peu près six mois de production d’un panneau solaire pour “rembourser” l’énergie fossile utilisée pour sa production », reprend le responsable. Pour un cycle de vie de 25 ans.


    Compétition au soleil

    Si Quadran Pacific, qui devrait exploiter 11 fermes solaires d’ici 2021, a pris une place importante dans le solaire calédonien, elle n’est pas seule. Enercal Energies Nouvelles, qui a ouvert la première centrale avec batteries du pays, Akuo Energy, en chantier sur plusieurs projets d’agri-solaire ou Alizées Energie, filiale d’Engie qui gère tout le parc éolien, se mènent une compétition appuyée. « Mais saine » assure Stefan Sontheimer, qui pointe que la filière solaire, ce sont surtout des dizaines d’entreprises d’installation chez les particuliers. Un secteur amené à se développer.

    Repères

    NCE a déjà lancé une étude

    Chez Enercal, on indique qu’il est trop tôt pour s’exprimer sur les chances de succès du projet présenté par Quadran Pacific. Mais la demande d’étude de raccordement, le premier pas dans la procédure d’autorisation des centrales photovoltaïques, in fine adressée au gouvernement, a bien été reçue. « Et mérite d’être étudiée comme toutes les autres ». Enercal précise aussi que Nouvelle-Calédonie Energie (NCE), la société créée par le gouvernement pour piloter le projet de centrale pays, a déjà « demandé une étude sur une centrale hybride, qui utiliserait le gaz et le solaire ». Une démarche qui n’est « pas corrélée » à celle de Quadran.

    Des watts et des centrales

    La puissance des centrales électriques est généralement exprimée en Mégawatts (MW). La Centrale B de la SLN, au fioul, dispose par exemple de quatre turbines de 39 MW, soit 156 MW installés. Le projet de « centrale pays », au gaz, est a priori dimensionné pour 200 MW. Mais ces puissances ne peuvent pas être comparées à celles du solaire, exprimées en Mégawatt-crêtes (MWc). Ainsi quand Quadran parle d’une ferme de plus de 100 MWc, il s’agit de la puissance maximale des panneaux, dans des conditions optimales qui ne sont pas souvent réunies du fait des nuages, de l’inclinaison du soleil… ou de la nuit. Pour mesurer l’énergie réellement délivrée au système électrique on utilise le Kilowattheure (kWh) : 1 MW de thermique produit à plein régime 1 000 kWh par heure. Pour 1MWc de solaire, tout dépend de sa localisation… Au sol, sur le Caillou, 1MWc produit environ 1,6 million de kWh à l’année, soit près de 4 400 kWh par jour.

     

    7,60 francs le kWh

    Le prix de revente moyen de l’électricité lors du dernier appel à projets du gouvernement. Un tarif équivalent à celui de la Métropole et supérieur à celui du thermique.


    75 %

    La métallurgie consomme les trois quarts de l’énergie électrique produite dans le pays.


    24

    Le nombre d’éoliennes de 60 mètres de haut que Quadran Pacific doit installer sur les hauteurs de Yaté. Elles doivent être livrées en milieu d’année.


    « Tout kWh solaire qui n’est pas produit fait perdre de l’argent à la Calédonie. »

    Stefan Sontheimer, Quadran.

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