Nouvelle Calédonie
  • ENTRETIEN AVEC Alain Christnacht, ancien haussaire et corédacteur de l’accord de Nouméa
    Cécile Azzaro / AFP | Crée le 23.10.2018 à 04h25 | Mis à jour le 23.10.2018 à 07h06
    Imprimer
    Pour Alain Christnacht les élections provinciales pourraient peut-être « susciter la surenchère ». Photo archives Julien Cinier
    L’ancien haut-commissaire, coauteur du préambule de l’accord de Nouméa en 1998, estime que « la société a beaucoup progressé » sur le Caillou, mais qu’elle reste fragile et que le référendum sur l’indépendance, le 4 novembre, risque de raviver les tensions.

    Les Nouvelles calédoniennes : Quelle est l’importance de ce référendum ?

    L’enjeu est de savoir si la Nouvelle-Calédonie poursuit sa décolonisation jusqu’à l’indépendance, ou si elle reste dans la République. Ce qui est très particulier en Nouvelle-Calédonie, c’est qu’il y a un rassemblement de populations original, fait par l’histoire.Au départ il y avait des Kanak. Puis il y a eu l’immigration européenne, qui s’est considérablement renforcée dans les années 70, avec le boom du nickel. Sont venus aussi des Asiatiques, d’autres Océaniens, notamment Wallisiens et Futuniens, ce qui fait que la proportion des Kanak est descendue sous les 50 %. Pendant longtemps, on a eu deux populations côte à côte mais ne vivant pas vraiment ensemble. Puis il y a eu une colonisation foncière, qui les a rapprochés mais dans le conflit et on a abouti à la période de violences de 84-88, au paroxysme d’Ouvéa, avant les accords de 1988.

    Trente ans après, quel est l’état d’esprit de la Nouvelle- Calédonie ?

    On n’est plus dans l’état d’esprit des années 80, où c’était frontal. Le vivre ensemble, qui là-bas s’appelle souvent « destin commun », je pense que maintenant, pour la plupart, c’est une vérité. Il y a aussi la réalité économique. Le territoire a entre un quart et un tiers des réserves mondiales de nickel. Dans les années 80 il y avait une usine transformant le minerai en métal. Maintenant il y en a trois, dont une que la province Nord, en majorité indépendantiste, possède. Il y a des cadres kanak, des médecins, des ingénieurs, des pilotes de ligne. La société a beaucoup progressé.

     

    Le scénario favorable, c’est qu’après le référendum on se mette autour d’une table, on rediscute d’un statut mixte.

     

    Mais il y a de la part des Kanak une inquiétude un peu sourde qu’une nouvelle immigration ne les ramène à 20 ou 10 % de la population, comme les Maoris en Nouvelle-Zélande ou les Aborigènes en Australie. C’est une société commune qui est en train de se bâtir mais qui reste fragile.

    Ce référendum ne risque-t-il pas de raviver les tensions ?

    Bien sûr. C’était la même préoccupation quand on a décidé finalement de ne pas faire le référendum prévu en 98 et qu’on a recherché une solution consensuelle, trouvée finalement avec l’accord de Nouméa. Cette fois-ci, c’était quand même difficile de ne pas faire ce référendum. Il va servir à mesurer notamment la proportion de Kanak pour l’indépendance. Comme on sait que très peu d’Européens, d’Asiatiques ou d’Océaniens non Kanak voteront pour l’indépendance, même si tous les Kanak votaient pour, ça ne ferait pas 50 %.*

    Est-ce que toute surprise est exclue ?

    La surprise, ce serait qu’on ait 45 % de votes pour l’indépendance. Ou qu’on ait 30 % ou moins de 30 %. Ça voudrait dire que beaucoup de Kanak ne veulent plus de l’indépendance ou en tout cas pas maintenant. Ou considèrent que leurs leaders ne sont pas capables de gérer l’indépendance puisqu’il y a des Kanak qui maintenant ont quelque chose à perdre. Ils sont dans le système économique, ils ont des salaires, des retraites, des crédits, etc.

    Vous êtes inquiet pour « le jour d’après » ?

    Je pense que les violences de la période 84-88 ont vacciné, si j’ose dire, des deux côtés et pour longtemps. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y aura pas d’autres formes de pressions, de manifestations. Ce qui est certain c’est que la loi de la majorité ne peut pas être le seul critère pour bâtir l’avenir de la Nouvelle-Calédonie. Il faut reconnaître la valeur du vote démocratique et en même temps se dire que quelque chose bâti contre une très grande majorité des Kanak serait certainement peu durable. Le scénario favorable, c’est qu’après le référendum on se mette autour d’une table, on rediscute d’un statut mixte. L’année 2019 va être plus décisive que le référendum. Il y aura des élections provinciales en mai pour renouveler le Congrès, qui vont peut-être susciter de la surenchère.

    * Si en termes de population, les Kanak ne sont pas majoritaires en Calédonie (39 % des personnes enregistrées ont déclaré appartenir à la communauté kanak selon le dernier recensement en 2014), ils seraient « plus de 50 % de l’électorat » d'après les indépendantistes concernant le corps électoral référendaire. L'explication ? Aux 80 120 électeurs de droit coutumier (46 % des électeurs), s'ajoutent les électeurs kanak de droit commun.

  • DANS LA MÊME RUBRIQUE
  • VOS RÉACTIONS