- Propos recueillis par Mathurin Derel | Crée le 30.01.2026 à 11h17 | Mis à jour le 30.01.2026 à 11h37ImprimerEmmanuel Tjibaou a été réélu président de l’Union calédonienne lors du 56e Congrès du parti, le dimanche 24 janvier, à la tribu de Pénélo, sur l’île de Maré. Photo Outremers360Au sortir du 56ᵉ congrès de l’Union calédonienne, qui s’est tenu de vendredi à dimanche à Pénélo, sur l’île de Maré, Emmanuel Tjibaou conteste la possibilité de justifier un nouveau report des élections provinciales sur la base de l’accord de Bougival et de son complément. Le député indépendantiste dénonce l’abandon de la recherche d’un accord consensuel et met en garde contre une fragilisation de la légitimité démocratique. Dans les jours à venir, il se rendra à Paris pour engager un travail de lobbying auprès des parlementaires, à l’approche des débats sur la réforme constitutionnelle.
Dans le contexte actuel, pensez-vous que l’accord de Bougival et son complément permettent de justifier un nouveau report des élections provinciales ?
Pour moi, clairement, nous ne sommes plus dans un accord consensuel. J’étais à la commission mixte paritaire, avec les sept sénateurs et les sept députés, lors du débat sur le report des élections provinciales à la fin de l’année dernière. Ce qui avait été discuté et validé par les deux chambres, c’était que ce report devait permettre d’engager des discussions en vue d’un accord consensuel.
C’était l’esprit même du texte. C’est marqué en français dans le titre de la loi organique. Or cette perspective a été abandonnée pour permettre la mise en œuvre de l’accord du 12 juillet et son complément du 16 janvier, sans que les conditions du consensus soient réunies.
Si les parlementaires qui exercent aujourd’hui le contrôle de l’action du gouvernement doivent se prononcer dans le débat qui s’ouvre, ils devront le faire à partir de cet engagement initial : celui de rechercher un accord respectant l’ensemble des parties prenantes.
Si la porte est ouverte uniquement sur une perspective qui est celle de discuter de Bougival, c’est une porte qui est assez étroite pour nous.
Le discours de l’État a évolué ces derniers jours, avec l’idée qu’il n’y aurait plus le temps d’attendre le FLNKS et que le processus devait avancer. Comment accueillez-vous cette position ?
C’est ce qu’elle [Naïma Moutchou, ministre des Outre-mer NDLR] nous a dit quand elle a fait sa mission ici. Nous, on est restés sur le discours qu’elle a toujours tenu, en disant qu’elle est toujours ouverte au dialogue. Après, si la porte est ouverte uniquement sur une perspective qui est celle de discuter de Bougival, c’est une porte qui est assez étroite pour nous, dans la mesure où la manière dont nous, on travaille, c’est d’en suivre le cheminement qui est le nôtre depuis 1981. Nous, on parle du consensus et on n’a jamais changé de position.
À Nainville-les-Roches, on a reconnu le fait colonial, on a reconnu qu’il fallait l’abolir et qu’il fallait permettre aux victimes de l’histoire de pouvoir partager le droit à l’autodétermination. Pisani a fait une proposition en ce sens, l’indépendance-association, et c’est aussi pour ça que 1988 nous trouve avec un accord politique qui devait être sanctionné en 1998 par un vote permettant ou non l’accès à la pleine souveraineté. C’est comme ça aussi qu’on a construit l’accord de Nouméa en 1998.
Donc on n’a pas changé de discours. Ce qu’on peut dire, c’est que la ministre aujourd’hui ne nous offre l’opportunité de discuter que de Bougival, alors que les parlementaires ont statué sur un accord consensuel à l’image de l’accord de Matignon-Oudinot et de l’accord de Nouméa.
C’est une stratégie de communication qui permet de justifier le discours de la droite actuelle et de l’État.
Si ça ne s’appelle pas un passage en force, je ne sais pas quel nom ça a. En tout cas, c’est assez réducteur de résumer une radicalité qui serait soi-disant celle du mouvement de libération ou de l’Union calédonienne. Quand on voit que la discussion aujourd’hui ne s’inscrit plus dans un débat démocratique qui respecte le mouvement de libération, c’est-à-dire la trajectoire de décolonisation, et qui respecte aussi la légitimité des partis politiques — puisqu’on a demandé le maintien des élections provinciales — alors même que les parlementaires français ont exigé la recherche d’un accord consensuel.
Vous êtes effectivement régulièrement accusés, côté État comme chez certains responsables politiques, d’une radicalisation du FLNKS et de l’Union calédonienne, y compris sur la forme. Comment recevez-vous ce discours ?
Oui, c’est une stratégie de communication qui permet de justifier le discours de la droite actuelle et de l’État. Je veux souligner que dans l’accord de Bougival, on avait uniquement la compétence fiscale qui devait être dévolue aux provinces. Dans l’accord Élysée – Oudinot, maintenant toutes les compétences peuvent être dévolues. Donc si ça, ça ne s’appelle pas la partition, je ne sais pas ce que c’est. Je trouve que c’est assez simpliste de nous qualifier, nous, de radicaux.
Pour rappel, ce n’est pas l’UC ni le FLNKS qui ont décidé de faire une consultation référendaire sans le peuple colonisé. Ce n’est pas nous non plus qui avons décidé de faire une consultation anticipée contre l’avis des parlementaires, alors même que nous demandions un accord consensuel. On a déjà vécu ce type de démarche au moment des événements, avec le référendum de Bernard Pons.
Après les émeutes et les tensions de ces derniers mois, certains estiment que l’Union calédonienne serait affaiblie, voire contestée. Est-ce toujours, selon vous, un parti vivant et représentatif ?
Aujourd’hui, 200 délégués sont nommés par leurs comités locaux, 13 communes ont des maires UC, et nous avons deux parlementaires à l’Assemblée et au Sénat. Le président du Cese est issu de l’Union calédonienne. On a aussi des membres au gouvernement.
Le dernier exemple, ce sont les élections législatives, où nous avons fait valoir la devise de l’Union calédonienne : deux couleurs, un seul peuple. Sur la deuxième circonscription, je suis élu avec 13 000 voix d’avance sur mon compatriote Ponga.
Je ne vois donc pas de quelle instabilité on parle, ni de quelle difficulté de représentativité. C’est au contraire la preuve que le peuple continue de s’exprimer, sur un corps électoral restreint ou non, en faisant valoir le combat pour la pleine émancipation du pays.
C’est aussi ce qui conforte notre discours aujourd’hui et la nécessité de redonner la parole au peuple pour consolider la légitimité du débat démocratique et, le moment venu, celle d’un accord politique à soumettre aux Calédoniens. Parce que plus un accord est contesté, plus les représentants qui le portent le sont aussi, surtout lorsqu’ils ont été élus en 2019.
La légitimité démocratique de ce qui sort des discussions institutionnelles est entamée, parce que les élections provinciales n’ont pas été refaites.
Pour vous, faut-il dissocier la question institutionnelle des enjeux économiques et sociaux ?
C’est juste l’exercice qui a été fait en 1988. En 1988, les gens ne sont pas partis pour discuter d’un accord économique. Ils ont discuté d’une solution institutionnelle, d’un statut que l’on voulait pérenne et qui devait nous emmener vers l’indépendance. C’est ce qui a été fait aussi en 1998. L’accord de Bercy sur le préalable minier, pour l’Union calédonienne et pour le FLNKS, était dissocié, même si certains mécanismes avaient été négociés dans Matignon-Oudinot et dans Nouméa.
À aucun moment la justification d’un accord institutionnel n’a été portée par des considérations économiques. C’est d’abord la stabilité institutionnelle qui permet de rassurer les investisseurs sur la pérennité dans laquelle les gens vont construire et élaborer des stratégies de développement. Les accords de Matignon-Oudinot comme l’accord de Nouméa portent en eux les germes du projet de société.
Le volet économique n’en est que le moyen. Le projet de société porté en 1988, c’était le rééquilibrage et la possibilité de s’exprimer sur la sortie ou non de la République. Celui de 1998, c’était à la fois le rééquilibrage et la décolonisation, avec un calendrier de rétrocession des compétences et la poursuite du développement.
Donc, si aujourd’hui le projet de société ne s’articule que sur un plan de relance économique, c’est répondre à côté. La direction, dans les accords précédents, était claire : celle d’un pays qui s’émancipe, pas d’un pays qui s’inscrit de manière définitive dans la France.
Il est souvent reproché au FLNKS de ne pas proposer de projet alternatif clair. Que répondez-vous à cet argument ?
Sur la question de savoir s’il est communicable ou diffusable, nous l’avons défendu publiquement. Il a été soumis lors des deux consultations de 2018 et 2020, il est public. Ce que nous portons, ce n’est pas le projet de l’Union calédonienne, c’est le projet du FLNKS. Nous sommes indépendantistes, le mouvement de libération, c’est le FLNKS, et nous sommes porteurs de ces analyses.
On n’a de consensus que dans la bouche de la ministre.
Nous avons déjà soumis le projet de l’accord de Kanaky, qui est un accord de transition, dans le prolongement de l’accord de Nouméa. Les institutions restent les mêmes, la fiscalité reste la même, et on construit une transition pour accéder aux compétences régaliennes.
Pour l’Union calédonienne, cette trajectoire était prévue entre 2025 et 2030, et pour le FLNKS entre 2025 et 2027. Ce projet a été remis au ministre Valls et aux services de l’État, avec les traités d’interdépendance. Nous avons tout rédigé et remis en disant : dans un pays souverain, voilà ce que nous voulons. Ce projet a été soumis au débat à Déva par le ministre d’État. Il a été validé par les structures du FLNKS, de l’UNI, de Calédonie ensemble et de l’Éveil océanien, avec l’idée que la trajectoire d’émancipation devait s’achever par l’exercice de l’ensemble des compétences régaliennes.
Dire aujourd’hui que le FLNKS n’a pas de projet, c’est de la mauvaise foi. Le projet de l’indépendance, c’est nous qui le portons. Ce qui est proposé en face, ce n’est ni l’indépendance, ni la souveraineté, ni la poursuite de la trajectoire de pleine émancipation, mais un projet qui inscrit de manière pérenne la Nouvelle-Calédonie à l’intérieur de l’ensemble national français.
Certains estiment aujourd’hui que les discussions sont terminées et que le processus doit désormais suivre son cours.
Quand on dit qu’il n’y a plus de discussion, ce n’est pas vrai. Les discussions continuent avec nos compatriotes calédoniens, parce qu’on ne peut pas enfermer le débat entre groupes politiques ou au congrès et se prévaloir d’une représentativité quelconque.
C’était aussi le débat récent avec l’Usoenc, qui souligne qu’un plan de relance économique est présenté sans que les partenaires sociaux soient associés. Quand je dis que le débat continue, on peut aussi constater qu’il y a aujourd’hui moins de signatures sur ce document que sur le précédent.
Je pose donc la question de manière très factuelle : est-ce que c’est toujours un document qui a valeur consensuelle si le mouvement de libération n’y participe pas, s’il manque la signature d’un président de parti et de certains parlementaires ? Finalement, on n’a de consensus que dans la bouche de la ministre.
Certains craignent qu’un accord institutionnel non consensuel, soumis au Parlement, puisse raviver les tensions, voire conduire à de nouvelles violences. Comment abordez-vous ce risque, alors que le 13 mai est encore très présent dans les esprits ?
La présomption d’innocence, c’est pour tout le monde. Je rappelle que nous, en aucun cas, on a déclaré que les parlementaires devaient trembler ou qu’on allait, entre guillemets, foutre le bordel. Nous avons toujours privilégié les voies de discussion. Nous avons le droit de ne pas être d’accord, puisque nous sommes en démocratie, et nous avons bien l’intention d’exercer ce droit, que ce soit avec l’État ou avec les parlementaires.
Aujourd’hui, la légitimité démocratique de ce qui sort des discussions institutionnelles est entamée, parce que les élections provinciales n’ont pas été refaites. Et c’est aussi de là qu’est née la contestation du 13 mai. C’est parce qu’on est dans l’opposition que, dans un débat démocratique, on fait valoir les argumentaires qui sont les nôtres sur les perspectives que l’on veut donner à un nouvel accord institutionnel.
Le 13 mai, l’élément déclencheur, c’est la violence institutionnelle du passage du texte examiné dans les mêmes termes dans les deux chambres. C’est pour cela que les gens se sont mis sur la route. À un moment donné, si la revendication légitime d’être à la table des discussions n’est pas entendue, elle finit par s’exprimer autrement.
Vous avez récemment dit que la crise est déjà là. Au-delà du cadre institutionnel, vous pointez aussi des choix économiques, notamment autour du nickel…
On voit les déboires du nickel. On a vu aussi le parti pris qui a été fait dans l’accord politique de privilégier Prony Resources et la SLN, avec 200 millions d’euros (24 milliards de francs) pour l’un, 240 millions (28,8 milliards de francs) pour l’autre, tandis que la NMC, filiale de KNS, se retrouve avec 40 millions (4,8 milliards de francs) à aller chercher le couteau entre les dents avec l’actionnaire Posco.
L’analyse est assez simple : à partir du moment où on ne répond pas aux besoins primaires de la population, sur le social, sur le nickel, sur le transport, et que l’on conditionne aujourd’hui l’accès aux fonds à la signature d’un accord politique, on est face à une forme de chantage qui ne dit pas son nom.
L’Union calédonienne s’est toujours inscrite dans cette volonté de faire ensemble.
Je le rappelle, les accords politiques précédents n’ont jamais été fondés sur cette logique. À Matignon, comme à Nouméa, c’est d’abord le projet de société qui a prévalu.
Un avis de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) sur la gestion des émeutes par l’État doit être examiné cette nuit. Que vous inspire ce travail pour lequel vous avez été auditionné ?
C’est intéressant en soi, parce que cela renvoie aussi à la question du dépaysement des dossiers pour les prisonniers politiques. On est obligé d’aller en France pour faire valoir la présomption d’innocence. Quand c’est ici, cela ne fonctionne pas de la même manière.
Aujourd’hui, les prisonniers sont libres. Le président du FLNKS aurait pu assister aux discussions. Ce qui nous a été dit par les partenaires de droite, c’est qu’ils allaient quitter la table si le président du FLNKS y participait.
Mais s’il vient à la table des discussions, c’est bien parce qu’il est présumé innocent. Il n’y a que dans les dictatures que l’on prononce une sentence avant le procès. Le rapport de la CNCDH, je pense, fera état d’une politique de discrimination plus large, qui touche la société civile mais aussi des secteurs relevant directement de la compétence de l’État. Je pense notamment à la police nationale, à l’administration pénitentiaire et, plus largement, aux services de l’État.
Concrètement, comment comptez-vous poursuivre ce combat politique dans les semaines à venir, et avec quel état d’esprit ?
Il est important que nos compatriotes aient pleinement conscience des enjeux de ce qui se passe aujourd’hui. Au lendemain du congrès de Maré, nous avons un certain nombre de résolutions à partager avec les structures locales.
C’est aussi par ce travail de terrain, d’explication et de mobilisation que nous entendons poursuivre le débat politique, en parallèle des démarches engagées auprès de l’État, du Parlement et des instances internationales.
Malgré les tensions, les blocages et les critiques, restez-vous confiant pour la suite ?
Quand on aime son pays, on n’a pas le droit d’être défaitiste. Je continue à croire en ce que j’ai porté et en ce que mon parti a porté aussi. La devise de l’Union calédonienne, c’est deux couleurs, un seul peuple. Depuis Nainville-les-Roches, l’Union calédonienne s’est toujours inscrite dans cette volonté de faire ensemble. Pas contre les autres, mais pour notre pays.
C’est ce même respect que j’attends aujourd’hui des partenaires politiques, notamment au Parlement. Nous intervenons dans le débat démocratique parce que c’est notre place, même si nous ne sommes pas le parti au pouvoir. Nous continuerons à faire valoir nos arguments, parce que ce sont des arguments de justice, qui ont permis la stabilité du pays depuis 1988 et qui doivent aujourd’hui encore guider l’avenir.
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