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  • ENTRETIEN AVEC Patrice Gergès, directeur technique national (DTN) de l’athlétisme français, en visite
    Propos recueillis par Anthony Fillet | Crée le 09.05.2019 à 04h25 | Mis à jour le 09.05.2019 à 09h52
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    Paul Poaniewa, président de la Ligue depuis trois ans, pourrait être candidat à sa propre succession après les Jeux du Pacifique en juillet. La semaine dernière, il a joué le guide pour le DTN de l’athlétisme, Patrice Gergès, reparti lundi. Photo A.F.
    L’an passé, la Ligue calédonienne d’athlétisme a été secouée par des tensions : Sandra Lambrani, conseillère technique sportive (CTS) venue de Métropole et coach de la lanceuse Ashley Bologna, n’est plus en fonction. Le président de la Ligue, Paul Poaniewa, est lui toujours en poste.

    Les Nouvelles calédoniennes : Quel est l’objet de votre visite ?

    Début décembre, on a envoyé trois personnes pour faire une sorte d’audit sur la Ligue et sur l’athlétisme en Nouvelle-Calédonie. Il y avait la vice-présidente en charge du haut niveau, Anne Tounier-Lasserve, un de mes DTN, adjoint en charge du développement de la performance dans les territoires, Philippe Leynier, et le responsable national des lancers, Gilles Dupré. Ma venue, c’est pour faire suite à cet audit.

    Quel a été le résultat de l’audit ?

    Il y a ici une carence en formation, de façon très transversale : pas seulement la formation des entraîneurs, mais aussi celle des dirigeants en général. Le sentiment, c’est que lorsqu’il y a des choses qui veulent être faites, parfois on les fait au mieux, mais peut-être pas en les prenant par le bon bout. Le deuxième constat, c’est que nos règlements sont adaptés à la Métropole et pas trop aux territoires ultramarins. Il y a une réflexion sur comment faire évoluer cela pour avoir, peut-être, un règlement outre-mer.

    Par exemple sur quels points ?

    On oblige qu’il y ait trois clubs pour qu’une compétition soit validée, sauf qu’ici, à Lifou, il y a une piste, il y a un club, donc dans l’absolu il n’y a pas de compète... Si on veut vraiment aller dans le sens du développement de l’athlé, il faut qu’on s’adapte à la réalité du possible.

    Y avait-il d’autres constats ?

    Oui, il faut aussi redonner un élan à la Nouvelle-Calédonie sur tous les champs de l’athlétisme, parce que sur ces dix dernières années c’était très focalisé sur les lancers, alors que l’histoire calédonienne va bien au-delà des lancers, il y a toujours eu des coureurs, des sauteurs, que ce soit en hauteur ou en longueur... Il y a des aptitudes, c’est un champ qu’il convient de développer au maximum. Et puis, il y a tout le champ des nouvelles pratiques qui sont sous-utilisées, et qui correspondent bien aux besoins d’un territoire comme la Nouvelle-Calédonie, par exemple le trail et tout ce qui est lié à la nature : c’est développé, mais pas via la Ligue ou les clubs, alors qu’il y a un champ de connaissances possible et qu’il conviendrait de fédérer un peu tout le monde autour de ces pratiques. La Ligue pourrait ainsi être garante que la pratique dispensée dans les organisations respecte la réglementation et la sécurité du pratiquant.

    Est-ce tout pour le bilan ?

    Non, il y a aussi tout ce qui est lié au sport santé. Je remarque qu’ici, beaucoup de personnes marchent, courent, font un peu de muscu : j’ai l’impression qu’il y a une culture sportive. Mais comme les clubs et la Ligue sont très traditionnels dans leur approche, ça ne répond pas exactement aux besoins. C’est pour ça que je parlais de formation, car elle permet de travailler sur tous ces champs d’accès à la pratique.

    On revient et on finit sur l’audit. Était-ce inquiétant au point de déclencher votre venue ?

    Non, pas inquiétant. L’audit a mis en avant qu’il n’y avait pas un problème d’athlétisme, mais un problème de personnes. Or, quand on est une structure, une institution, on doit être au-delà des personnes. On est là dans l’esprit d’un service au public, un service à un sport.

    Ce conflit était-il juste entre Sandra Lambrani, Ashley Bologna (championne de France du lancer de poids) et sa famille d’un côté, et certains des dirigeants de la Ligue de l’autre ? Ou le souci était-il plus large ?

    La CTS, Sandra, est venue avec un cadre de mission à respecter. Ce qu’on observe depuis plusieurs CTS, c’est que ce cadre est respecté au début, et plus on arrive vers la fin des missions, plus on a envie d’aller vers ce qui nous plaît, or ça ne répond plus aux critères et aux attentes de tous... Et puis, est-ce qu’une Ligue est là pour les intérêts d’un individu ou de quelques individus mêmes s’ils sont athlètes de haut niveau, ou de tous ? Il y a un équilibre à trouver. Là, on était dans un déséquilibre.

    Tout le monde a-t-il une part de responsabilité ?

    Oui. La première, c’est la Fédération : on a mis en même temps et au même endroit deux personnes pas formées : Sandra qui venait d’être nommée et qui était en cours de formation, et Paul qui découvrait le rôle d’un président et qu’on n’a pas accompagné. D’ailleurs, les présidents de Ligue ne le sont jamais : c’est une réforme à venir de la Fédération. C’est l’inexpérience qui a été source de vrais problèmes. Et cette non-compréhension de ce qu’est l’interculturalité : que ce soit en Nouvelle-Calédonie, en Corse, en Bretagne ou ailleurs, si on ne prend pas en compte la façon de vivre des personnes locales, et des choses qui ne sont pas forcément dans la droite ligne des règlements, alors on se crée des situations de tension, parce qu’il y a des règlements plus forts que des règlements écrits, ce sont les coutumes et les usages.

    Aujourd’hui, il n’y a plus de CTS pour l’athlétisme calédonien. Le gouvernement, via la DJS, explique qu’il n’a pas les moyens d’en financer un. Peut-il y en avoir un autre bientôt ?

    Déjà, il faut qu’on y voir plus clair sur l’avenir des CTS (en discussion actuellement au niveau national). Mais je pense qu’il serait bien ici d’avoir la venue de CTS, sur un temps assez court et des missions bien précises, avant tout sur un axe sport santé, forme et formation. On a besoin de donner au territoire les moyens de réussir pour lui-même. Il faut d’abord qu’il y ait ici un projet territorial qui corresponde aux attentes de la Ligue et des clubs, et après, nous, on y apporte une réponse. Il faut ce projet et redonner envie aux gens de bosser ensemble, parce qu’aujourd’hui il y a eu trop de divisions et de démotivation. N’oublions pas qu’un bénévole est là pour son plaisir et pour sa passion. S’il y a encore la passion mais du déplaisir, on ne s’investit pas.

    Venir ici vous a-t-il rassuré ?

    Oui. J’ai eu une réunion avec une quinzaine de personnes, j’ai vu Pierre Forest (directeur de la DJS), Charles Cali (président du Comité territorial olympique et sportif), je sens qu’il y a de l’envie. Au sein de l’athlé aussi. C’est ça qui est important. On est comme dans un feu, qui ne s’est pas éteint, mais maintenant il faut réanimer la flamme et faire en sorte que ça reprenne… Pas pour mettre le feu, hein (rire) !

    Financièrement, notamment, la situation de la Ligue s’est améliorée depuis trois ans, non ?

    Oui, Paul a assaini les finances, la Ligue est excédentaire dans ses relations avec la Fédération, c’est une bonne base. Là, il y a eu une mise à plat, c’est bien, maintenant il faut repartir sur une dynamique positive. Il y a le terreau, il y a ce qu’il faut, il y a les hommes, il y a les femmes, il manque le projet commun et de se dire qu’on va tous dans le même sens et qu’on arrête de se prendre la tête de façon interpersonnelle. Quand, par exemple, l’entraîneur de Lesly (Filitulaga, championne de France cadettes au lancer de disque) m’explique qu’il ne peut pas travailler correctement parce qu’il n’a pas les clés du local où est rangé le matériel, et que le président du club (du Mont-Dore et de la Ligue) n’a pas les clés lui non plus, il y a un problème !

    Vous suivrez donc la situation avec attention ?

    Oui, mais j’avais déjà une attention pour la Nouvelle-Calédonie parce que j’avais fait des visio(conférences) quand Sandra était CTS, j’avais eu le maire du Mont-Dore pour parler du site de Boulari, et Pierre Forest aussi pour une réunion. J’ai fait installer un système de visio dans mon bureau, justement pour avoir plus de lien avec les territoires ultramarins.

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