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    Pacifique
  • Julien Mazzoni | Crée le 13.08.2026 à 05h00 | Mis à jour le 13.08.2026 à 05h00
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    Matthew, revendiquée par la France et le Vanuatu, entourée d’une planche de timbres vanuatais de 1983 représentant les deux îlots (avec Hunter) sous les noms d’Umaenupne et Umaeneg, et d’une photographie prise dans un champ d’ignames à Tanna en 1929. Montage LNC / Photos Bruno Senges et Pacific Manuscripts Bureau / Timbres collection Nic Maclellan
    Dans ce second volet, nous nous intéressons à ce que les coutumiers disent de Matthew et Hunter. À Tanna, la tradition orale rapporte que les deux îlots sont reliés aux populations du sud du Vanuatu. En Nouvelle-Calédonie, les autorités kanak consultées disent de leur côté n’avoir trouvé aucune trace d’un lien avec ces terres. Si ces récits ne tranchent pas la question de la souveraineté, ils expliquent pourquoi le différend dépasse largement le tracé d’une frontière maritime.

    Sur la carte, ce ne sont que deux minuscules points : Matthew et Hunter, 1,25 km² de roches volcaniques inhabitées au sud de l’archipel du Vanuatu. La France les administre depuis la Nouvelle-Calédonie et Port-Vila les revendique sous les noms d’Umaenupne et Umaeneg/Leka.

    Ne vous fiez pas à leur petite taille, ces deux îlots ont du poids. L’État dont la souveraineté serait reconnue pourrait tracer une mer territoriale autour d’eux et, s’ils sont considérés comme des îles au sens du droit de la mer, revendiquer une zone économique exclusive pouvant s’étendre jusqu’à 200 milles marins, soit environ 370 kilomètres. Cette zone devrait ensuite être délimitée en accord avec le pays voisin. Ressources halieutiques, fonds marins, recherche et protection de l’environnement sont en jeu. Mais pour les coutumiers interrogés, l’histoire commence bien avant ces considérations économiques et diplomatiques.

    "C’est là que vivait l’esprit de l’igname, son gardien"

    "Nous avons une longue histoire culturelle et coutumière qui nous lie à ces deux îlots", explique Jean-Pascal Wahe, conservateur du centre culturel de Taféa, la province la plus méridionale du Vanuatu et responsable coutumier de la tribu de Enarawia, dans le sud de Tanna. "On disait que c’était un passage de l’igname, qui quitte ici pour aller dans les îles Loyauté." Dans sa communauté, ajoute-t-il, "c’est là que vivait l’esprit de l’igname, son gardien". Jean-Pascal Wahe évoque Majikjiki, l’esprit par lequel, selon la tradition orale d’Enarawia, les habitants connaissent l’histoire des deux îlots. Umaenupne et Aumaeng/Leka ne sont pas, dans ce récit, des terres anonymes. Elles jalonnent une route de l’igname peuplée d’esprits.


    Travaux dans un champ d’ignames près de White Sands, sur l’île de Tanna, en 1929. Photo Presbyterian Research Centre, Dunedin / Pacific Manuscripts Bureau, PMB Photo 88-115.

    Le jeune homme associe cette mémoire à une mission menée en 1983. Il raconte que son grand-père, Kanawi, s’est rendu sur les deux îlots avec une délégation désignée par le gouvernement de Walter Lini, le Premier ministre vanuatais de l’époque. Le seul débarquement confirmé par une source publiée est celui de Hunter.

    Dans une étude parue en 2022 à l’Australian National University, le journaliste et chercheur Nic Maclellan rapporte que Kanawi, chef du sud de Tanna, y arrive le 9 mars 1983 à bord de l’Euphrosyne. Il est accompagné des chefs Philip Tepahae, d’Aneytum, et Rafae, de Futuna, ainsi que de responsables vanuatais. Les chefs déposent des feuilles de namélé, une plante utilisée dans les gestes coutumiers, de la nourriture et du kava pour Majikiki. La délégation hisse ensuite le drapeau du Vanuatu, chante l’hymne national et retire une plaque française. Ce geste coutumier affirme ainsi politiquement la revendication de la petite République du Vanuatu.


    Cette planche de timbres émise par le Vanuatu en 1983 représente Matthew et Hunter sous les noms d’Umaenupne et Umaeneg, au sein de la "zone économique" du pays. Collection Nic Maclellan

    En réponse, en juillet, la France envoie à son tour des légionnaires pour réaffirmer sa souveraineté et organise sur place une cérémonie du 14-Juillet. La même année, le Vanuatu émet une planche de timbres consacrée à sa zone économique. Matthew et Hunter y figurent sous leur nom vanuatais, intégrés à la carte du pays.

    "Les frontières des États n’effacent pas la mémoire des peuples"

    Du côté kanak, le travail de mémoire a suivi un autre chemin. Victor Tutugoro rappelle qu’en 2007 et 2008, le FLNKS, dont il était alors le porte-parole, avait "d’abord indiqué que la décision relève des autorités du Vanuatu et de la France, s’agissant d’un enjeu de souveraineté territoriale", explique-t-il.

    Le Front avait toutefois demandé au Sénat coutumier de sonder la mémoire kanak. Selon Victor Tutugoro, des autorités de la côte Est et des îles Loyauté avaient alors été consultées. Et la conclusion qu’il rapporte de ce travail est nette. "La mémoire collective kanak ne reconnaît aucun lien culturel avec les îles Umaenupne et Umaeneg", tranche-t-il.


    Dans son édition du 31 juillet 2009, Les Nouvelles calédoniennes rapportaient la position du Sénat coutumier sur Matthew et Hunter. L’institution souhaitait replacer le dossier dans l’histoire des relations coutumières entre Kanak et ni-Vanuatu, tout en distinguant cette démarche du litige diplomatique entre la France et le Vanuatu. Photo Archives de la Nouvelle-Calédonie

    Le 24 avril 2009, à Nouméa, le Sénat coutumier et des représentants du Malvatumauri, le Conseil national des chefs du Vanuatu, ont signé une déclaration commune. Le texte affirme que le rattachement de Matthew et Hunter à la Nouvelle-Calédonie ne repose sur aucun fondement historique ni coutumier et que les îlots appartiennent, "selon la tradition mélanésienne", au Vanuatu. "Ces îles ne sont pas à nous", expliquaient alors les coutumiers kanak. Depuis, le FLNKS soutient la revendication de Port-Vila, comme l’a réaffirmé en mai 2026 son président, Christian Tein. En juillet 2009, le processus débouche sur l’accord de Kéamu, signé à Tanna (lire ci-dessous).

    Ludovic Boula, actuel président du Sénat coutumier, défend la même lecture de l’espace océanien. "La mer n’est pas une limite", rappelle-t-il. Les routes maritimes, les plantes, la circulation des ignames, les alliances et les récits ont relié depuis des siècles des communautés que les administrations coloniales ont ensuite placées dans des territoires différents. Mais "les frontières des États ne peuvent pas effacer la mémoire des peuples", poursuit Ludovic Boula. S’il ne présente pas cette mémoire comme un jugement de souveraineté, il demande qu’elle soit entendue dans les discussions entre Paris et Port-Vila. Le Sénat coutumier affirme par exemple ne pas avoir été consulté avant le cycle organisé en juin dernier à Paris.

    "Le gouvernement doit nous consulter"

    Les chefs n’ont cependant pas été totalement tenus à l’écart des discussions. La délégation française, conduite par Benoît Guidée, le directeur d’Asie et Océanie au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, a rencontré le 21 novembre 2025 à Port-Vila le Premier ministre vanuatais, Jotham Napat, son adjoint et négociateur Johnny Koanapo, ainsi que des chefs d’Aneityum, de Futuna et de Tanna. Johnny Koanapo y avait alors évoqué une "privation culturelle et économique" subie par le peuple vanuatais. La présence des coutumiers à cette première réunion ne garantit toutefois pas que leur parole ait pesé sur le mandat défendu ensuite par les négociateurs.

    "Le gouvernement doit venir nous consulter et nous donner la parole avant d’aller dans les différentes étapes de discussion avec la France", insiste Jean-Pascal Wahe, qui voudrait que les récits et les droits revendiqués par les chefs puissent peser sur le mandat des négociateurs.

    Le cycle parisien du 30 juin 2026 s’est achevé sans accord. Selon Johnny Koanapo, la France aurait proposé une forme de gestion conjointe et un accès aux îlots, mais Paris n’en a pas rendu les termes publics, malgré nos sollicitations.

    Géraldine Giraudeau, professeure de droit public à L’Université Paris-Saclay, juge qu’une cogestion aurait pu être "la solution la plus raisonnable", compte tenu des intérêts communs. Mais pour Port-Vila, accepter une autorisation française d’accès aurait d’abord signifié reconnaître une souveraineté qu’il conteste.

    Jean-Pascal Wahe ne rejette pas, lui non plus, cette idée, mais "si l’on partage le contrôle, il faut d’abord que nous récupérions nos frontières maritimes et que la négociation se passe avec respect". "Il y a des négociations qui ne se font que trois fois, poursuit le responsable coutumier. Après trois fois, je mets ce point devant la Cour." Comprendre la Cour internationale de justice. Mais celle-ci ne peut trancher la souveraineté qu’avec l’accord de la France.

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