Nouvelle Calédonie
  • Charlie Réné | Crée le 09.02.2019 à 04h25 | Mis à jour le 09.02.2019 à 04h25
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    Passé par la filière agricole au lycée Michel-Rocard de Pouembout, Rémuel Leroy a longtemps produit pour lui. Ce n’est qu’en 2013 qu’il se lance réellement dans la production commerciale, sur le terrain familial. Photo Charlie Réné
    Goro s’apprête à fêter l’igname nouvelle, ouvrant un grand cycle coutumier dans le pays. Le tubercule est au centre de la culture kanak, mais constitue aussi une production agricole de plus en plus valorisée commercialement. Rencontre à Koumac avec un cultivateur passionné, Rémuel Leroy.

    Cultivateur ou collectionneur ? Un peu des deux pour Rémuel Leroy, qui parle de son champ comme on parle d'une bibliothèque. « Là-bas, ce sont des ignames chefs, ça, c'est une variété de Maré, celle-là, c'est un type de kokoci, une de mes préférées », montre le jeune homme, en balayant du doigt son exploitation de Karembé, entre les mines et le lagon de Koumac. L’igname ? « Ça va faire vingt ans ! » Mais produire pour les autres n’a pas toujours été une évidence.

    « Ici, beaucoup de gens ont un petit champ. Ma grand-mère m'a montré, je m’y suis mis, juste pour moi, se souvient-il, en marchant le long des longs sillons rehaussés de tuteurs horizontaux où s’enroulent les lianes de la plante d’igname. Et puis j'ai récupéré des variétés à droite, à gauche, je les ai plantées, j'en ai eu de plus en plus et il y a des gens qui ont été intéressés… » D'échanges en plantation, le cultivateur est passé de 70 plants à… 14 000 aujourd'hui.

    Ecouler la production ? Pas un problème, visiblement. Il y a les clients, nombreux, qui viennent directement sur l’exploitation, son stand à la Foire de Koumac - où il présente parfois des ignames de 1,98 m ou de 92 kg, le marché de Ducos depuis peu… Et « peut-être, cette année, des marchés à Maré ou à Lifou ». « Des acheteurs, il y en a, résume-t-il. Il y a même des gens des Îles qui voulaient réserver d’avance une parcelle. » Refus, « sinon que vont dire les autres ? ».

    6 000 tonnes chaque année

    Pourtant, Rémuel n’est pas le seul à faire de l’igname, loin de là. Entre 250 et 320 tonnes de ces tubercules sont commercialisées chaque année par les canaux surveillés par la Davar, comme le marché de gros. Mais cette production, qui a plus que triplé depuis 2012, surtout grâce à de grandes exploitations du Sud et de la côte Ouest, n’est que la partie émergée du marché. D’après une étude de 2010, ce sont plus de 6 000 tonnes qui seraient produites en tribu, pour consommer, échanger ou parfois vendre sur les marchés.

    Mais à Karembé, ça n’est pas la quantité que l’on vient chercher, mais la diversité. « Un technicien, il vous dira de choisir cinq ou six variétés, et de se concentrer dessus. Je n'ai jamais fait comme ça, reprend Rémuel Leroy, « Baloo » comme l’appellent certains. L'année dernière, j'avais cent quinze variétés plantées, sans compter celles qui se créent naturellement ou que j’ai pu récupérer depuis. »

    Alors on vient de loin pour acheter ses ignames. « Beaucoup de gens de la Grande Terre viennent parce que leur champ a été détruit par les cerfs, les maladies et surtout les cochons et ils ont perdu leurs variétés, explique l’agriculteur. D’autres, des Îles notamment, font le plein pour les coutumes. Et il y a ceux qui aiment juste manger des ignames avec des goûts différents. »


    Une production qui demande du temps

    Car, Kanak ou pas, tout le monde n’a pas le temps de faire un champ. « Et c’est normal, parce que l’igname, ce n’est pas facile, reprend-il. Quand tu travailles à la mine ou dans les bureaux, mettre 20 000 ou 30 000 francs dans des semences pour au final tout perdre, parce que tu n’as pas le temps de surveiller, ce n’est pas un bon plan. »

    Lui y investit tout son temps, aux côtés de ses taros et de ses bananes, et différencie, d’un coup d’œil à une liane ou à un tubercule, la boutou de la bouké, la touaourou de la moindah. Et reste intarissable sur les variétés qui risquent d’étouffer les autres, ou de retenir l’eau en poussant en profondeur. Il ne s’agit donc pas seulement de cultiver et de vendre. Sa « passion » pour le tubercule - roi, elle vient surtout dans l'idée de « ne pas perdre une diversité et la culture qui va avec ». Et de la faire découvrir. Ses ignames démesurées, dont les photos ont beaucoup circulé ? « Une fierté, oui, mais, plutôt que de regarder les ignames, il faut les goûter ».


    Fade, pas facile à cuire… L’igname traîne souvent, chez ceux qui n’ont pas l’habitude d’en manger, une mauvaise image culinaire. « C’est parce qu’il faut trouver une igname à son goût !, répond Hélène, la soixantaine, qui, entre les pommes cannelle ou les pastèques, vend de temps à autre des tubercules sur le bord de la route de Poindimié. Quand vous achetez, il faut demander de quelle variété, c’est important. Certains aiment bien celles qui restent bien fermes, un peu sèches, d’autres celles qui partent en purée, les chairs rouges ou blanches… Après on s’en souvient et on cherche celles-là ».

    Chez les petits producteurs, on s’émeut beaucoup que ce goût se perde : « Qu’est-ce qu’ils mangent, nos jeunes dans les internats ? Des pommes de terre, des pâtes, jamais d’ignames ni de taros. » « Pourtant, il y a une production, et c’est une production qui marche bien dans les terres d’ici, précise Rémuel Leroy. Pourquoi faire des choses d’ailleurs alors que c’est d’ici, et que c’est plus nourrissant ? »

    Inflation et juste rémunération

    La question est sur la table, mais un élément de réponse apparaît déjà sur les étiquettes : avec des prix oscillant entre 500 et 1 500 francs le kilo - les récoltes précoces, de mars et avril, et tardives, de novembre ou décembre, sont souvent les plus chères - le tubercule roi est rarement bon marché. Comment l’expliquer ? « Ce qu’il faut considérer, c’est que ça n’est pas une culture facile. C’est une production longue - sept à huit mois d’occupation des sols, qui demande du travail parce que c’est assez fragile, sans compter le prix élevé des semences », explique Didier Varin, spécialiste reconnu des tubercules.

    Ce fait agronomique n’explique pas tout. Une étude de 2016 de la province Sud montre une augmentation de 76 % du prix depuis 2007 sur le marché de gros. Certains, chez les producteurs, y voient l’empreinte de l’ouverture des usines : des producteurs vivriers qui passent moins de temps dans les tribus et qui auraient donc acheté davantage. « Il y a aussi peut-être eu une inflation sur la quantité d’ignames que l’on amène dans les grandes coutumes, note un connaisseur. On a plus d’argent et il faut le montrer. » D’autres, plutôt que le prix, pointent un désintérêt des collectivités dans ce « vieux » tubercule, trop souvent cantonné à la culture kanak.

    C.R.

    Repères


    Le maître du temps

    Naissance, mariage, intronisation, décès… Symbole de fidélité aux anciens et d’attachement à la terre, l’igname rythme toutes les manifestations coutumières qui entourent la vie kanak. Et son cycle naturel, particulièrement long, est un repère temporel et social à l’année. Ainsi, d’avril à juin, hommes et femmes choisissent les emplacements, préparent les champs, défrichent - brûlent parfois - et labourent. La période de plantation dépend des variétés et des lieux, mais s’étale généralement de juillet à septembre. Les semences sont alors triées et leur disposition dépend de leur importance : ignames-chefs, ignames à coutume ou pour la consommation. En fin d’année, les premières lianes sont tuteurées et les champs étroitement surveillés, cerfs et cochons pouvant alors faire de gros dégâts. Les premières récoltes se font fin janvier, mais s’étalent jusqu’au mois d’août. Les premières ignames sont généralement présentées à la chefferie dans des cérémonies fondamentales dans l’organisation coutumière. Goro lance le bal tous les ans sur la Grande Terre - la cérémonie de l’igname nouvelle aura lieu ce week-end - mais le district de Pénélo à Maré, le précède souvent.

    Avantages alimentaires

    Si l’igname a pris une telle place dans dans la culture mélanésienne, ce n’est pas un hasard. Grâce à ses centaines de variétés, précoces ou tardives, et ses capacités de conservation hors normes, le tubercule permet de s’alimenter plus de dix mois par an et peut être transporté en cas de problème. Il présente par ailleurs d’excellentes qualités nutritives.


    60 millions de tonnes au niveau mondial

    L’igname n’est pas propre au Pacifique, loin de là : les pays de la « Yam Belt », en Afrique de l’Ouest, produisent plus de 60 millions de tonnes de tubercules chaque année. Le Nigeria est de loin le plus gros producteur, suivi du Ghana, de la Côte d’Ivoire… qui exportent une partie de leur production vers l’Europe. On trouve ainsi parfois des ignames dans les supermarchés métropolitains… généralement beaucoup moins chers qu’en Nouvelle-Calédonie.


    Jeu « Saveurs communes »

    La Chambre d’agriculture organise un grand jeu pour tester ses connaissances sur la production locale. Le quiz, en ligne sur le site forumagriculture.nc, permet de gagner des séjours dans le réseau « Bienvenue à la ferme ». Les Nouvelles vous donnent chaque samedi des indices pour répondre aux questions.

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