- Propos recueillis par les Nouvelles calédoniennes | Crée le 18.08.2026 à 05h00 | Mis à jour le 18.08.2026 à 05h00ImprimerEn poste depuis un an, le général François Haouchine, commandant de la gendarmerie en Nouvelle-Calédonie, est à la tête de plus de 550 militaires permanents et 600 gendarmes mobiles. Photo Anne-Claire PophillatRéorganisation du fonctionnement de la gendarmerie, mise en place d’un nouveau dispositif de sécurité, notamment au Mont-Dore, évolution de la délinquance, dotation en effectifs et en moyens… En poste depuis un an, le général François Haouchine, commandant de la gendarmerie en Nouvelle-Calédonie, dresse un premier bilan et insiste sur l’importance "d’aller à la rencontre de toutes les populations" afin de ne pas "rompre le contact". Entretien.
Vous avez pris vos fonctions en juillet 2025. Quel bilan tirez-vous de cette première année passée à la tête de la gendarmerie en Nouvelle-Calédonie ?
Je suis arrivé le 5 juillet, je me souviens du 14-Juillet à Païta, il était question de Bougival. Dans la foulée, j’enchaînais mon premier voyage officiel avec le ministre des Outre-mer, Manuel Valls. Ensuite, il y a eu la levée de deuil à Saint-Louis, puis le 24 septembre… J’ai sauté dans un TGV à 300 à l’heure. Je n’ai pas vu le temps passer, tellement il y a de choses à faire. J’ai pour mission de transformer l’outil gendarmerie, qui a quand même été sacrément secoué, pour le rendre plus performant. Il fallait tenir compte des retours d’expériences de la crise de 2024, et en tirer les enseignements d’un point de vue opérationnel.
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Comment analysez-vous la situation sur le terrain deux ans après les émeutes ?
L’origine de la violence n’est plus insurrectionnelle, mais les effets de la délinquance sont toujours là, même si ce sont les effets d’une délinquance d’appropriation, les vols et cambriolages, les atteintes aux personnes et les jets de pierre – qui se font plus rares. C’est une délinquance d’oisiveté, liée à la perte d’activité, à la faillite de la parentalité et à des mineurs isolés. Et puis, cela faisait des années que nous ne rentrions plus dans Saint-Louis, par exemple. Désormais nous y rentrons, huit fois sur dix sans difficultés, et cela se passe plutôt bien.
Après, 2024 n’est pas si loin. Donc les gens, qu’ils subissent des troubles insurrectionnels ou des incendies, sont de toute façon des victimes.
Le poste mobile situé à Thabor, à Saint-Louis, a récemment été levé. Est-ce que cela altère la sécurité à cet endroit ?
Je pense que ce sont les 5 kilomètres les mieux surveillés de France. Il faut remettre en perspective, il y a davantage de jets de pierres à Aulnay, dans le 95, à Nîmes ou à Marseille quartier Nord. Je ne minimise pas, cela existe, mais nous sommes à l’affût sans renoncement lorsqu’il s’agit de jets de projectiles.
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De récents incidents au Mont-Dore ont créé la polémique, en lien notamment avec la question des effectifs de gendarmes présents en Nouvelle-Calédonie. Combien sont-ils aujourd’hui ?
Plus de 550 militaires permanents. Les renforts qui nous sont alloués par Paris représentent actuellement 600 gendarmes, c’est-à-dire huit unités de forces mobiles. Soit, en tout, entre 1 100 et 1 200 personnels.
Un gendarme mobile protège des violences de type urbaines, il est fait pour prévenir les troubles à l’ordre public. Or, la délinquance a changé, donc à un moment, il faut des enquêteurs, des gendarmes, du contact.
Est-ce que cela est suffisant pour assurer vos missions correctement ?
Contrairement à ce qui peut être dit, la force qui est en place est suffisante pour faire face à un embrasement. Je dispose de 15 véhicules d’intervention polyvalents et 18 véhicules blindés à roues, qui n’étaient pas là en mai 2024. À cela s’ajoutent une vingtaine de véhicules civils blindés (VCB), et je dispose de 14 autres qui vont arriver.
Un gendarme mobile protège des violences de type urbaines, il est fait pour prévenir les troubles à l’ordre public. Or, la délinquance a changé, donc à un moment, il faut des enquêteurs, des gendarmes, du contact.
Vous menez une large réorganisation du fonctionnement interne de la gendarmerie, est-ce que cela produit des effets sur le terrain ?
Avec mai 2024, nous nous sommes rendu compte qu’en situation paroxystique, jeter des cailloux et envoyer des grenades, cela ne sert à rien si nous ne sommes pas capables de se saisir des délinquants ou des criminels et d’en apporter la preuve. Vous avez alors un sentiment d’impunité qui se dégage. Nous avons donc repensé notre organisation. Concrètement, l’un des premiers effets est que plus d’une centaine de personnes évadées où sous mandat de recherche ont été interpellées. Elles sont soit emprisonnées, soit sous bracelet électronique ou contrôle judiciaire. Une autre priorité est justement de mieux travailler ensemble pour augmenter la performance judiciaire.
Est-ce qu’il n’y a pas une problématique de suivi par la justice après les arrestations, notamment en lien avec la situation du Camp-Est ?
Il est vrai qu’en bout de chaîne, il y a une prison sous contrainte. Je suis solidaire du procureur de la République. Cependant, il y a peut-être un sujet plus global sur le carcéral concernant le nombre de places, mais aussi la conduite vers la sortie, ainsi que la question de la prévention. Cela me fait mal de mettre des menottes à un jeune de 16 ans, parce qu’il a insulté ou outragé, mais il faut le faire.
Je demande aux gendarmes d’aller à la rencontre des gens. Et à chaque fois que je vois des élus, dans les tribus ou ailleurs, je leur dis qu’ils ont le droit d’arrêter les gendarmes pour échanger avec eux, cela va dans les deux sens.
L’action de la gendarmerie passe notamment par le "aller vers", qu’est-ce que cela signifie ?
Il faut aller voir toutes les populations. Nous souffrons des cassures qui ont eu lieu, et nous devons contribuer à faire en sorte que les gens nous parlent, parce que nous avons quand même affaire à une population qui est traumatisée et qui a souffert. Il y a un temps pour les situations extraordinaires, mais après, il y a le retour au droit commun, et il est important que les gendarmes fassent ce lien. Je leur demande d’ailleurs d’aller à la rencontre des gens. Et à chaque fois que je vois des élus, dans les tribus comme ailleurs, je leur dis qu’ils ont le droit d’arrêter les gendarmes pour échanger avec eux, cela va dans les deux sens.
Est-ce que cette méthode porte ses fruits ?
Nous nous sommes rendus au moins une fois dans l’ensemble des 344 tribus de Nouvelle-Calédonie, même les plus éloignées. Je me rends par exemple à Ouayaguette et à Ouémou à cheval, à la fin du mois. Je trouve que c’est un formidable vecteur pour parler aux enfants et aux adultes. Nous ne sommes pas accueillis de la même manière.
C’est plus difficile dans certaines tribus, par exemple sur Houaïlou, pour tout un tas de raisons d’économie parallèle, de stupéfiants. Mais d’une manière générale, les gens ne sont pas réfractaires et plutôt accueillants. Après, ce n’est pas parce que notre présence n’est pas souhaitée, que nous devons renoncer à notre mission. Force reste à la loi.
Je m’appuie sur cinq gendarmes du Psic, le peloton de surveillance et d’intervention à cheval, ainsi que sur une cinquantaine de cavaliers formés à la patrouille en randonnée équestre. J’impose deux sorties par semaine en simultané sur le territoire. Cela permet d’avoir un retour des tribus. En ce moment, la principale préoccupation de la population dans les tribus est comment finir les fins de mois. La mobilité et la santé sont aussi de vrais sujets. Nous allons également à la rencontre des éleveurs à Boulouparis, à Kaala-Gomen… partout sur la Grande Terre, mais aussi en ville dans le Grand Nouméa.
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Cela s’inscrit aussi dans le cadre de la convention signée avec la Chambre d'agriculture et de la pêche en mars, visant à lutter contre les vols et le braconnage sur les exploitations agricoles. Est-ce que ces derniers ont diminué ?
Cette convention, qui concerne les éleveurs, s’est développée avec les maraîchers, qui n’arrêtaient pas de se faire voler à Mouirange, au Mont-Dore. Certains étaient dans des situations désespérées. C’est fini, il n’y a presque plus de vols. Nous y sommes le jour, la nuit, en embuscade… Et puis les maraîchers se sont regroupés en association, Agri-sentinelles, un réseau qui permet d’échanger rapidement des informations.
Le braconnage aussi a diminué. Une des dernières opérations a concerné des roussettes. La prochaine étape sera avec les pêcheurs professionnels. La pêche, c’est aussi le pillage des ressources halieutiques, crabes de palétuviers, picots, etc.
L’affaire Lyhanna a-t-elle eu des conséquences sur la gestion des affaires de pédocriminalité ?
Nous avons réalisé un important travail pour s’assurer qu’il n’y a pas de dossiers inactifs. Le procureur Yves Dupas nous a donné des magistrats référents pour traiter toutes les procédures, ainsi qu’un nouveau mode d’organisation et de traitement pour les nouvelles.
L’effet Lyhanna, il y en a un, c’est que la parole se délie, nous avons de plus en plus d’affaires relatives à des violences sexuelles, qui concernent bien souvent des mineures, des viols, et qui remontent à plusieurs années. Ces procédures font toutes l’objet d’investigations.
L’actuelle brigade de Bourail, vétuste, ne convient plus. Elle devrait s’installer dans un collège de l’enseignement catholique fermé depuis deux ans, et gagner en nombre de militaires.
Les gendarmes sont-ils formés à recueillir ces paroles ?
Oui, la gendarmerie fait de gros efforts. Nous avons été pionniers sur les maisons de protection de la famille. Mais, je ne peux pas accepter de tout concentrer à Nouméa. Que fait-on pour les gens qui habitent à Ouégoa ou à Bélep ? Il faut que nous nous déplacions. Et dans ce cadre, Bourail est un beau projet. L’actuelle brigade, vétuste, ne convient plus. Elle devrait s’installer dans un collège de l’enseignement catholique fermé depuis deux ans, et gagner en nombre de militaires. Un détachement de la section de recherche, des gendarmes mobiles, une salle "Oser parler", et sans doute du recrutement et de la formation devraient y être implantés. Il faut maintenant s’occuper de loger les gendarmes.
Un autre axe d’intervention est le contrôle des mobilités, notamment routières. Pourquoi ?
L’idée est de maîtriser les flux, afin de lutter contre les trafics. Ce dispositif est articulé par la brigade motorisée de Nouméa avec celle de Koné et un détachement de surveillance et d’intervention de la gendarmerie mobile uniquement sur le contrôle des flux, qui alterne les postes fixes et les patrouilles en mobilité. Surtout sur La Foa, Boulouparis et Nouméa. Trop de stupéfiants transitent.
Est-ce que le trafic de cannabis augmente ?
Il n’y a pas de crime organisé en matière de trafics de stupéfiants, mais des petits réseaux délinquants et criminels, qui se structurent entre les lieux de consommation et transformation, et les lieux de production, c’est-à-dire la côte Est.
Il y a un vrai travail à faire pour contrer ces réseaux, mais c’est long à matérialiser. Il faut le producteur et le consommateur. Étayer le fait que la personne n’était pas seule, qu’elle a vendu, pendant combien de temps, etc. Et dans ce domaine, je pense que le contrôle des mobilités, avec le renseignement, est la seule solution.
Un trafic de cocaïne a été démantelé en mai, des ballots ont été découverts à l’île des Pins et à Maré en 2025… Est-ce que la consommation de cette drogue augmente, ou bien s’agit-il de faits isolés ?
Cela reste des faits plutôt singuliers, ce qui ne veut pas dire que cela ne recommencera pas. Il se trouve qu’il y a des courants marins qui emmènent cela depuis le large, parce que les routes convoyant les drogues dures vont vers l’Australie. Donc il faut quand même être vigilants, parce que nous ne sommes pas loin, et veiller à ne pas être une zone de rebond.
Vous avez lancé un dispositif dédié aux jeunes de 12 à 14 ans, Naté, en quoi consiste-t-il ?
La jeunesse me tient particulièrement à cœur. Il existe le dispositif des Cadets de la gendarmerie pour les 16-18 ans, mais je me suis rendu compte qu’il y avait des choses à faire pour les 12-14 ans. Nous avons mené un stage expérimental appelé Naté, qui veut dire "Nouer, Accompagner, Transmettre, Écouter". L’idée est de dire : "tu es quelqu’un, tu comptes, mais pour être respecté, il faut être respectable".
Nous travaillons sur leur savoir être pendant cinq jours avec, à la fin, la délivrance du diplôme de premier secours de niveau 1. Cela a du sens pour eux. Nous leur montrons des métiers : policier, gendarme, pompier, secouriste. Et tous les soirs, nous proposons des veillés avec des personnalités référentes. Nous avons invité le père Apikaoua, des réservistes citoyens, comme des avocats, etc. Nous avons mélangé douze jeunes du Mont-Dore, six de classe Défense et six de Saint-Louis. Nous allons recommencer en octobre avec la mairie du Mont-Dore, et nous souhaitons le développer dans d’autres communes, à l’image de Koumac et Houaïlou. Et puis, quand nous parlons aux enfants, nous parlons aux parents.
Violences intrafamiliales : "Nous n’avons jamais lâché ce sujet"
"Il y a une tendance à la baisse (-18 %) des violences intrafamiliales depuis le début de l’année, ce qui ne veut cependant pas dire qu’il n’y en a pas. Peut-être que, d’une manière générale, ce que nous pouvons faire ensemble avec l’éducation, l’État, les collectivités, peut-être le 'désénervement'… commencent à produire des effets.
Il faut aussi savoir qu’à chaque cas de violences intrafamiliales, l’auteur est systématiquement placé en garde à vue, le conjoint violent est expulsé, et un important travail est réalisé par la maison de protection de la famille, située au Pont-des-Français. Elle intervient en appui des brigades territoriales avec des gendarmes formés à cette approche spécifique pour ce type d’infraction auprès des jeunes scolaires, en particulier dans le Grand Nouméa et dans les grands centres du Nord.
En 2023, pour la gendarmerie, il y avait 1 140 affaires à la même époque de l’année, en 2024 1 121, en 2025 1 253, et en 2026 1 168. Nous n’avons jamais lâché ce sujet. Je n’aime pas donner des chiffres, parce que ce sont 1 168 victimes. Et je pense que les femmes qui sont régulièrement frappées viennent quand elles n’en peuvent vraiment plus, ou quand c’est trop grave. Les enfants exposés à ces violences sont, eux, aux yeux de la loi, considérés comme des victimes. Concernant les procédures de violences sexuelles sur mineurs au sein de la famille, nous en avons eu peu à traiter depuis le début de l’année.
S’agissant des violences sexuelles et sexistes, la justice nous adresse surtout, en ce moment, des affaires anciennes. J’attribue moins de commissions rogatoires pour des faits qui se seraient passés en 2026. Mais, c’est un vrai fléau."
Sécurité routière, communication et recrutement
Sécurité routière : "L’accidentalité baisse"
"Dans toute ma carrière, je n’ai toujours eu que des accidentalités à la hausse. Là, elle baisse depuis deux ans. Après, les forces de sécurité sont très présentes dans le Grand Nouméa et sur les axes passants. Il y a eu 87 accidents en 2023, 44 en 2024, 64 en 2025 et 55 pour l’instant en 2026. Il y a eu 33 morts sur les routes en 2023, 11 en 2024, 19 en 2025 et 13 pour l’instant en 2026 [depuis cette interview, cinq nouveaux décès dont à déplorer sur les routes, ce qui porte à 18 le nombre de morts, NDLR].
Par ailleurs, un nouveau matériel de dépistage des drogues, qui permettra d’agir plus rapidement en cas de conduite sous empire, est attendu. Actuellement, lorsqu’un dépistage salivaire réalisé sur la route est positif, nous devons effectuer un prélèvement sanguin sur le contrevenant au Médipôle, afin de confirmer la présence de stupéfiants et de les identifier. Avec cette nouvelle machine, il sera possible d’opérer un prélèvement salivaire à la place du prélèvement sanguin, ce qui nous fera gagner du temps dans la procédure."
Un réseau de communication indépendant
"L’État a décidé de mettre en place, autre retour d’expérience des événements, un réseau régalien résilient, qui permette aux forces de sécurité intérieure de pouvoir communiquer en toutes circonstances (Agate). C’est le premier réseau de ce type au monde, et il est mis en place en Nouvelle-Calédonie. Il s’agit d’un réseau radio numérique de haute fréquence, avec plus de 300 relais sur l’ensemble du territoire. Pour la première fois, nous allons tous pouvoir communiquer ensemble à partir de petits postes radio, tout en étant géolocalisés et suivis en salle de commandement. Ce réseau est destiné aux gendarmes, aux policiers, à la Sécurité civile, et bientôt, aux pompiers de Nouméa. J’espère que cela le sera ensuite aux polices municipales.
Le réseau, opéré par la gendarmerie pour le compte de l’Agence numérique des forces de sécurité intérieure (ANFSI), est déjà déployé sur pratiquement tout le Grand Nouméa. Nous équipons en ce moment les véhicules police et gendarmerie du réseau, pour qu’en cas de grève générale, par exemple, le réseau puisse continuer de fonctionner. Cela va être une vraie plus-value pour le territoire, parce qu’il n’y a rien de pire que de perdre la communication."
Recrutement de réservistes
"Nous allons lancer un recrutement de gendarmes adjoints volontaires de réservistes opérationnels. L’objectif est de passer de 120 à 250. Nous pousserons certains d’entre eux pour qu’ils deviennent gendarmes adjoints volontaires. Ceux qui le souhaitent pourront ensuite passer le concours de sous-officier catégorie B. C’est une manière de valider par l’expérience l’absence de diplôme du baccalauréat."
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